30 ans après le début des guerres du Congo, le prix Nobel de la Paix 2018, Denis Mukwege, a renouvelé son appel à la création d’un Tribunal spécial international pour mettre fin à l’impunité. Une initiative qui bute toujours sur le manque de volonté politique de Kinshasa, de l’Europe et de la communauté internationale.

Conférences à Bruxelles et Strasbourg, tribune dans le journal Le Monde, l’infatigable docteur Denis Mukwege a repris son bâton de pèlerin pour continuer de rappeler qu’il n’y aura pas de paix durable en République démocratique du Congo (RDC) sans justice. La date de sa campagne 30 ans de guerre, 30 ans d’impunité n’a pas été choisie au hasard. Le 6 octobre 1996, marque symboliquement le début des guerres du Congo et le massacre de Lemera, au Sud-Kivu. Il y a 30 ans jour pour jour, l’hôpital du docteur Mukwege était attaqué par les forces de l’AFDL, un groupe armé soutenu par le Rwanda et l’Ouganda. Au moins 37 personnes, patients et personnels soignants, ont été tuées. L’attaque lançait un long cycle de violence qui continue encore à tourner en boucle dans l’Est du pays. La rébellion de l’AFC/M23, énième avatar de l’AFDL, y contrôle aujourd’hui les deux plus importantes villes du Nord et du Sud-Kivu et un vaste territoire désormais administré par les rebelles.
« Pourquoi les Congolais n’auraient-ils pas droit à la justice ? »
Ce 6 octobre 2026, la Fondation René Cassin et la Fondation Panzi de Denis Mukwege avaient organisé une conférence-débat à Strasbourg. Le prix Nobel de la Paix 2018 y a rappelé son combat pour la justice au Congo, qui se fait toujours attendre. « Aujourd’hui, si le Rwanda a la paix, c’est grâce à la justice internationale. Si l’Allemagne et la France vivent en paix et ont construit l’Europe, c’est parce qu’il y a eu Nuremberg. Pourquoi les Congolais n’auraient-ils pas droit à la justice ? », rappelle le célèbre gynécologue. Depuis 30 ans, la justice est absente de toutes les horreurs commises par les dizaines de groupes armés, alimentés par des ingérences étrangères régionales : Rwanda, Ouganda ou Burundi. 30 ans de massacres, de violences sexuelles, de déplacements de populations, de destructions de villages, des millions de morts… Et encore aujourd’hui, 6,1 millions de déplacés internes.
Des viols en série
« Aujourd’hui au Congo, nous avons des victimes qui ont été violées pour la troisième ou la quatrième fois, s’est indigné Denis Mukwege. Comment pouvez-vous encourager quelqu’un sur le plan psychologique et lui dire, Madame soyez forte, soyez courageuse et vous allez vous en sortir ». À la conférence qui s’est tenue à la Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, Evelyne Ombeni, native de Bukavu, et assistante juridique auprès de la Cour pénale internationale, a témoigné de son travail auprès des victimes. « En 2000, j’ai l’exemple d’une femme qui a été violée et qui est tombée enceinte de ses violeurs en 2002. En 2019, sa fille a également été violée devant sa propre mère. Elle a eu un enfant, et je viens d’apprendre qu’elles ont de nouveau été attaquées et que l’enfant a été tué à la machette ».

« Des fosses communes risquent de disparaître »
Pour mettre fin à l’impunité, seule la justice peut « dire la vérité, juger, réparer et garantir la non-répétition des crimes ». C’est ce que l’on appelle la justice transitionnelle. Et le temps presse pour que justice passe, s’inquiète Evelyne Ombeni. « Ma plus grande peur et crainte, c’est de me dire que le temps passe, que les auteurs meurent, que les victimes meurent. Même si nous avons un tribunal pénal, la plupart des fosses communes sont encore dans des zones où les mêmes auteurs de crimes tuent encore. Il y a des politiques qui cherchent encore aujourd’hui à dissimuler les preuves. Des fosses communes risquent de disparaître et nous aurons des difficultés à pouvoir parler de preuves dans les futurs procès ». Mais pour que la justice soit rendue, encore faut-il que la RDC et la communauté internationale le veuille. À Kinshasa, on a préféré contourner l’étape justice pour passer directement à celle des réparations. Deux dispositifs, FONAREV et FRIVAO, sont censés indemniser les victimes de crimes. Mais à peine lancés, ces mécanismes ont tout de suite été frappés de soupçons de détournement de fonds. L’ancien ministre de la Justice, Constant Mutamba a été récemment condamné à 10 ans de prison dans l’affaire FRIVAO.
« Une vraie pression sur le Rwanda »
La communauté internationale est également défaillante pour Denis Mukwege. La résolution 2773 des Nations unies de 2025, qui exige un cessez-le-feu, le retrait des troupes rwandaises et l’arrêt du soutien de Kigali au M23, n’est toujours pas appliquée. Le prix Nobel de la Paix regrette le caractère non-contraignant de la résolution. Selon lui, il faut durcir les sanctions contre le Rwanda. Les États-Unis et l’Union européenne ont récemment sanctionné des personnalités rwandaises et congolaises, sans effet sur l’application de la résolution. « J’ai l’impression que jusque-là, on a eu des sanctions plutôt cosmétiques et pas des sanctions qui obligent les États à prendre leurs responsabilités et à changer ». Même constat pour Ida Sawyer, directrice de la division « Crise, Conflits et Armes » au sein de l’ONG Human Rights Watch, elle aussi présente à Strasbourg. « Il faut davantage d’implication de la communauté internationale pour mettre une vraie pression sur le Rwanda pour sa présence en RDC et son soutien au M23. Il faut des pressions plus fortes, comme on l’a vu dans le passé ». En 2012, le M23, première version, s’était retiré de Goma qu’il avait brièvement occupé, grâce à la pression des États-Unis.
« Ce que nous demandons à l’Europe, c’est d’arrêter sa politique de double standard »
À Strasbourg, Denis Mukwege en a également profité pour lancer un message à l’Union européenne. « Il faut absolument que l’Europe soit cohérente dans sa politique. Vous ne pouvez pas sanctionner un pays aujourd’hui, le Rwanda, et le lendemain financer l’armée de l’agresseur. Il y a une contradiction ». Jusqu’en mars 2026, l’Union européenne finançait les forces rwandaises déployées au Mozambique. Une aide aujourd’hui suspendue, mais la coopération militaire entre Paris et Kigali est toujours d’actualité. « Ce que nous demandons à l’Europe, c’est d’arrêter sa politique de double standard ». Si la pression doit s’accentuer sur le Rwanda, « il faut aussi une vraie pression sur le président congolais Félix Tshisekedi », insiste Ida Sawyer. « Kinshasa doit mettre fin à la répression que nous sommes en train de documenter contre l’opposition politique, les médias, les défenseurs des droits humains. Mais aussi contre les populations qui viennent de l’Est, juste parce qu’elles parlent swahili et sont accusées d’être alliées avec le M23 sans en apporter les preuves. Il y a aussi ce débat sur un possible changement de la Constitution pour prolonger le mandat de Félix Tshisekedi au-delà des deux mandats autorisés par la Constitution. Tout cela encourage certains à prendre les armes. Il faut donc mettre également une pression sur le pouvoir de Kinshasa si on veut arriver à une vraie solution ».
Continuer à mobiliser
La campagne 30 ans de guerre, 30 ans d’impunité doit se poursuivre pour « ne plus sacrifier la justice au nom de la paix » a insisté Denis Mukwege. « Ce 6 octobre 2026 ne doit pas être seulement une commémoration, mais un engagement. Un engagement pour mobiliser les volontés politiques et diplomatiques nécessaires pour mettre fin à la guerre ». À Strasbourg, Sébastien Touzé, le directeur de la Fondation René Cassin, qui co-organisait l’événement, a rappelé que la justice « participe aux conditions de la paix, précisément parce qu’elle contribue à modéliser ou à modifier le calcul de ceux qui pourraient demain être tentés de recourir de nouveau à la violence »… Et briser ainsi 30 ans d’une guerre oubliée.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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