Le prix Nobel de la Paix publie une note stratégique pour une sortie de crise juste et durable au Congo. Le plan Mukwege combine pression diplomatique, justice internationale, intégrité des chaînes d’approvisionnements de minerais et bonne gouvernance. Une stratégie globale qui manque cruellement, notamment faute de volonté politique.

La guerre sans fin qui tourne en boucle en République démocratique du Congo (RDC) depuis maintenant 30 ans : le docteur Denis Mukwege « refuse de s’y résigner ». Las d’une paix qui n’arrive pas, d’une justice toujours absente et de l’impunité totale dont jouissent les auteurs de crimes, le prix Nobel de la Paix 2018 propose un scénario de sortie de crise, une note stratégique détaillée pour une paix durable au Congo. Après une candidature malheureuse à l’élection présidentielle de 2023, chaotique comme à l’accoutumée en RDC, Denis Mukwege reprend son bâton de pèlerin pour tenter de peser sur un conflit dont personne n’entrevoit aujourd’hui la porte de sortie. Depuis 1996 (on commémorera le massacre de Lemera le 6 octobre prochain), le Congo est plongé dans les agressions multiples de ses voisins rwandais et ougandais et de ses rébellions téléguidées aux acronymes variés : AFDL, RCD, MLC, UPC, CNDP, M23, CRP… Auxquelles il faut rajouter des dizaines de groupes armés : ADF, Red Tabara, CODECO, FDLR…
« Une sur militarisation inquiétante de la région »
Le dernier « épisode » en date du conflit congolais est le retour aux armes du M23, soutenu par le Rwanda voisin. Kigali plaide pour la défense des Tutsi du Congo et la lutte contre les FDLR, héritiers des génocidaires de 1994, mais en réalité, le Rwanda ne cache pas ses velléités expansionnistes de contrôle de l’Est congolais sur fond de pillage des ressources minières des Kivu. Le gouvernement congolais s’est englué dans des solutions sans lendemain avec l’intervention de forces régionales africaines qui n’ont réussi qu’à entraîner « une sur militarisation inquiétante de la région par diverses armées étrangères bien plus motivées par des intérêts géostratégiques et commerciaux que par le souci de protéger les civils et d’éliminer la capacité de nuisance des groupes armés rebelles », pointe Denis Mukwege. L’appel aux groupes armés Wazalendo et aux mercenaires de l’américain Erik Prince n’a pas permis de suppléer la faiblesse d’une armée congolaise rongée par la corruption.
« Les initiatives diplomatiques fragmentées ont favorisé un pourrissement de la situation »
La diplomatie n’a guère été plus efficace pour sortir de la crise. Depuis Sun City, Lusaka, Addis-Abeba et Nairobi, « en passant par la présence d’une importante mission de maintien de la paix déployée depuis plus de 25 ans, la guerre n’a jamais cessé » explique le prix Nobel. Les dernières initiatives diplomatiques lancées à Nairobi, Luanda, Washington et Doha n’ont pas davantage été couronnées de succès. « L’absence de mesures coercitives et la multiplication d’initiatives fragmentées ont favorisé un pourrissement de la situation et une stratégie du fait accompli. Il faut tirer les leçons de ces échecs » insiste le plan Mukwege qui propose 5 priorités stratégiques. « La priorité immédiate doit être l’application intégrale de la résolution 2773 du
Conseil de sécurité des Nations Unies ». Le texte exige : un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, le retrait immédiat des troupes rwandaises et du soutien au M23, ainsi que le démantèlement des administrations parallèles dans les zones sous contrôle rebelle. Pour en assurer la mise en oeuvre, Denis Mukwege plaide pour « des sanctions ciblées contre les responsables politiques et militaires impliqués, et un renforcement des mécanismes de surveillance pour un cessez-le-feu effectif ».
Une conférence internationale et un dialogue national
La seconde priorité consisterait dans l’organisation d’une conférence internationale pour la paix dans la région des Grands Lacs. Cette conférence rassemblerait les Etats signataires, des garants régionaux (Union africaine, CIRGL, SADC), les Nations Unies, y compris l’Envoyé spécial pour les Grands Lacs, des partenaires internationaux comme la Banque mondiale, l’Union européenne, le Groupe de Contact International pour les Grands Lacs, la société civile et les confessions religieuses ainsi que le secteur privé pour favoriser une approche « Business for Peace ». La troisième initiative est un dialogue national congolais inspiré du « Pacte social pour la paix » de la Conférence épiscopale Nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC). Un dialogue national proposé par Félix Tshisekdi est actuellement en préparation, mais Denis Mukwege regrette que « l’initiative ne vienne pas d’un acteur neutre et ne soit pas accompagnée au préalable par des mesures de décrispations politiques ». Au vu de la situation sécuritaire et sanitaire avec l’épidémie d’Ebola, le prix Nobel demande au pouvoir « de reporter le débat sur la révision constitutionnelle, conformément aux articles 219 et 220 de la Constitution de la RDC, afin d’éviter une nouvelle période d’instabilité institutionnelle qui risquerait d’enfoncer la Nation dans une crise politique sérieuse ».
Un Tribunal spécial pour le Congo et des chambres mixtes congolaises
Quatrième pierre à l’édifice, le docteur Mukwege demande la mise en place d’une justice transitionnelle afin de lutter contre l’impunité, avec l’appui des Nations Unies et des partenaires internationaux. Le plan de sortie de crise appelle également à la coopération avec la Commission d’enquête indépendante sur la situation des droits de l’homme dans les provinces du Sud-Kivu et du Nord-Kivu, mandatée par le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU en 2025. Mais aussi d’appliquer le principe de compétence universelle pour les crimes les plus graves commis en RDC, à l’instar de l’affaire Roger Lumbala, condamné récemment par la Cour d’Assises de Paris. Enfin, le bureau du Procureur de la Cour pénale internationale (CPI) doit poursuivre ses enquêtes en RDC. Au coeur du dispositif de justice transitionnelle, Denis Mukwege plaide pour la mise en place d’un Tribunal spécial pour le Congo et de chambres mixtes dans les juridictions congolaises.
Une vraie réforme de la chaîne d’approvisionnement des minerais
Enfin, le pillage des ressources naturelles du Congo assurant le carburant du conflit, le plan Mukwege exige une vraie réforme des chaînes d’approvisionnement et de transformation des minerais. Le texte demande un système international renforcé de traçabilité, des obligations de transparence pour les entreprises, une transformation locale des minerais pour créer une valeur ajoutée et en faire bénéficier les Congolais. « En complément, il serait important d’inclure des réformes structurelles afin de corriger les incitations économiques qui alimentent l’exploitation illégale ». Les 5 mesures proposées par Denis Mukwege ne sont pas nouvelles, mais ce qu’explique le prix Nobel, c’est que pour être efficaces, elles doivent toutes être mises en place et de manière coordonnée. La stratégie Mukwege doit combiner : pression diplomatique, justice internationale, intégrité des chaînes d’approvisionnement de minerais et bonne gouvernance. Une approche globale qui manque cruellement, notamment faute de volonté politique : congolaise, régionale et internationale.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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