Les alliances que nouent les groupes armés locaux aussi bien avec les rebelles de l’AFC/M23 qu’avec l’armée régulière « redessinent les combats pour le contrôle du Sud-Kivu » analyse Ladd Serwat d’ACLED. Des dynamiques « systématiquement exclues des accords de paix » qui complexifient la résolution du conflit.

L’offensive des rebelles de l’AFC/M23 vers le Sud-Kivu après la prise de Goma a changé le visage du conflit qui oppose depuis fin 2021 l’armée congolaise à la rébellion appuyée par le Rwanda. Dans une note de l’ACLED, le chercheur Ladd Serwat estime que « Si la médiation internationale s’est concentrée sur les négociations de haut niveau et les tensions politiques régionales, les violences au Sud-Kivu ont davantage été déterminées par un réseau complexe d’alliances entre groupes armés non étatiques que par l’action des forces armées nationales et internationales ». Pour marquer son emprise au Sud-Kivu, la rébellion s’est, en effet,appuyée sur plusieurs groupes armés locaux. De son côté, les milices supplétives de Kinshasa Wazalendo ont intégré de nouveaux groupes armés qui les placent désormais en première ligne sur le front pour combattre l’AFC/M23, loin devant l’armée régulière. Ce nouvel écosytème de groupes armés rivaux a fortement augmenté le niveau de violence au Sud-Kivu. Selon l’ONU, 2,5 millions de personnes sont actuellement déplacées dans cette province.
L’AFC/M23 multiplie alliances et coalitions
Parmi les alliés de l’AFC/M23, on trouve les Twirwaneho, l’un des groupes armés les plus puissants aux côtés de la rébellion. Tout comme l’AFC/M23, les Twirwaneho entendent défendre la communauté rwandophone « Banyamulenge », fortement présente sur les Hauts-plateaux de Minembwe. Ladd Serwat explique que « le groupe avait cherché à s’allier avec le M23 durant sa première rébellion en 2012 » sans succès. D’autres groupes armés se sont également retrouvés autour de la cause Banyamulenge comme les Gumino et les Maï-Maï Android « malgré des tensions et affrontements antérieurs entre eux ». Dans la galaxie M23 on trouve également les rebelles burundais des RED-Tabara et les FNL. Autrefois rivales, ces composantes coopèrent désormais sous la bannière AFC/M23. Cette coalition a permis, après la prise de Bukavu par les rebelles, de prendre position dans les Hauts-plateaux. Une second phase de l’emprise rebelle au Sud-Kivu s’est déroulée avec la chute d’Uvira en décembre 2025 « limitant la possibilité pour les forces burundaises [alliées de Kinshasa, ndlr] de déployer et ré-approvisionner ses troupes au Sud-Kivu ».
Le fragile écosystème Wazalendo
Du côté des Wazalendos, alliés à Kinshasa, des conflits internes ont éclaté au sein de cette coalition hétéroclite de groupes armés. Fin 2025, à Fizi, « des membres des Maï-Maï Biloze Bishambuke se sont affrontés, et l’un des commandants du groupe a été tué. À Uvira, deux groupes distincts de Wazalendo, dirigés par Makani et Nyerere, ont combattu un autre groupe d’alliés Wazalendo, dirigés par Kashumba ». Au sein des Wazalendos, les tensions s’expliquent notamment par le fait que ces groupes « viennent de localités différentes ainsi que de milieux ethniques et linguistiques variés.(…) D’autres groupes armés considèrent la collaboration avec les Wazalendo comme une opportunité de renforcer leur pouvoir ». À mesure que la pression militaire des rebelles augmentait, « l’alliance des Wazalendo s’est fragilisée du fait de rivalités anciennes, de luttes internes récurrentes et d’affrontements répétés avec l’armée que les Wazalendo étaient pourtant supposés appuyer ». Des dissensions qui s’expliquent également par l’absence d’un commandement centralisé et le manque de coordination entre les différentes factions.
Une coalition Wazalendo « d’anciens ennemis »
Certains groupes armés qui ont rallié les Wazalendo, comme les « Maï-Maï Raia Mutomboki ont un long passé de combats contre l’armée congolaise et contre les rebelles hutus rwandais, mais se retrouvent aujourd’hui à opérer aux côtés de leurs anciens ennemis pour contrer l’AFC/M23 » pointe le rapport d’ACLED. L’armée congolaise a bien tenté de structurer la coopération entre les différentes composantes… sans résultat concret, malgré la proposition d’intégrer les Wazalendo au sein des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) ou de la Réserve armée de la défense (RAD).
Le cas FDLR
La coopération de l’armée congolaise avec les FDLR est « plus ambiguë » analyse Ladd Serwat. Ce groupe, héritier des génocidaires rwandais de 1994, et pomme de discorde entre Kigali et Kinshasa « ne sont généralement pas considérés comme faisant partie de la coalition des Wazalendo et sont davantage perçus comme un groupe rwandais ». Ils collaborent pourtant activement avec l’armée congolaise comme le confirment les nombreux rapports des experts de l’ONU. Pourtant, les accords de Washington prévoient la neutralisation des FDLR par Kinshasa, en échange du retrait des troupes rwandaises du sol congolais. Des tensions ont également éclaté entre certains groupes Wazalendo et l’armée régulière. Notamment, lorsque celle-ci « a tenté de démanteler des postes de contrôle routiers tenus par des groupes Wazalendo ».
Des tensions Wazalendo-FARDC
Le chercheur note également que les Wazalendo refusent souvent d’abandonner certaines positions qui les couperaient de leur population, « des ressources et de l’influence que le groupe cherche à exercer » sur son territoire. Des tensions ont aussi éclaté entre les Wazalendos et certains officiers banyamulenge de l’armée congolaise, comme cela a été le cas du général Olivier Gasita Mukunda, que les Wazalendos ont empêché d’être nommé à la tête des opérations de la 33e région militaire. Malgré cette coopération erratique entre Wazalendos et armée régulière, la coalition pro-Kinshasa a tout de même réussi à freiner l’avancée des rebelles sur plusieurs fronts, notamment en utilisant les frappes de drones.
Des groupes armés « systématiquement exclus des accords de paix »
Les coalitions de groupes armés locaux avec l’AFC/M23, mais aussi avec l’armée congolaise, sont un nouveau paramètre à prendre en compte pour négocier la paix dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). « Alors que l’AFC/M23 menace d’avancer vers Fizi, ces conflits internes pourraient réduire la capacité des Wazalendo à défendre la région » avertit Ladd Serwat. D’autant que les objectifs des Wazalendos sont plus limités que ceux de l’AFC/M23. « Dans les mois à venir, la pérennité de l’AFC/M23 et des Wazalendo dépendra probablement de leur capacité à fournir des bénéfices durables à leurs groupes affiliés » insiste le chercheur. Mais cela pose aussi la question des conditions du retour à la paix. « Les accords de paix et les cessez-le-feu concernant la RDC excluent systématiquement les groupes affiliés au Wazalendo et à l’AFC/M23, provoquant souvent la reprise des hostilités entre ces groupes ». Pour le chercheur Ladd Serwat, l’angle-mort des groupes armés locaux ne doit pas être oublié. « Tout processus de paix crédible devra tenir compte des intérêts de ces larges coalitions, en associant aux discussions des représentants des nombreux groupes armés et en veillant à ce que leurs intérêts soient pris en compte afin d’éviter de retomber dans un conflit armé ».
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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