Le président congolais a évoqué la possibilité d’un troisième mandat ainsi que d’un report de l’élection présidentielle de 2028, en cas de poursuite du conflit dans l’Est du pays. Des annonces qui actent les intentions de Félix Tshisekedi de rester au pouvoir au-delà de 2028.

Le narratif était bien huilé, les éléments de langage aussi. Répondant aux questions de journalistes triés sur le volet ce mercredi, Félix Tshisekedi a levé le voile sur plusieurs interrogations concernant son avenir politique. Le président congolais arrivant à la fin de son second et dernier mandat, selon la Constitution actuelle en 2028, sa majorité a récemment relancé le débat sur une possible modification de la loi fondamentale qui pourrait ouvrir la voie à un troisième mandat. Pour le président, « aucune question d’intérêt national ne saurait être caricaturée, confisquée ou interdite à la réflexion ». Il a même rappelé que son propre parti, l’UDPS, avait annoncé en 2006, que « la Constitution serait changée si elle arrivait au pouvoir ». Concernant l’épineuse question, Félix Tshisekedi a répondu sans détour : « Je n’ai pas sollicité de troisième mandat, mais je vous le dis, si le peuple veut que j’ai un troisième mandat, j’accepterai. Mon vœu le plus ardent est que cette République retrouve sa stabilité, sa dignité et que l’on mette la RDC sur de bons rails ». Et pour y parvenir, le chemin est tout tracé : « Ce ne sera jamais sans consulter la population, le peuple congolais, c’est-à-dire par référendum ». Dernièrement, un premier ballon d’essai avait été opportunément lancé par le député Paul-Gaspard Ngondankoy pour fixer les conditions d’une telle consultation. En conférence de presse, Félix Tshisekedi a notamment justifié la révision constitutionnelle par une demande américaine de réforme de la justice qui exigerait de toucher la loi fondamentale.
Organiser un référendum, mais pas les élections ?
Si l’option d’un troisième mandat est désormais sur la table et dans toutes les têtes, celle d’un report des élections générales, prévues fin 2028, est également clairement posée par Félix Tshisekedi. Le chef de l’Etat estime que « si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement, on ne pourra organiser les élections en 2028 (…). Les ressources sont là et on peut le faire, mais on ne va pas les organiser sans le Nord-Kivu et Sud-Kivu ». Là encore, les arguments ont été affûtés. « Regarder en Ukraine, ça fait deux ans qu’il y aurait dû avoir des élections, mais le monde entier a compris que Monsieur Zelensky ne pouvait pas les organiser ». Actuellement, les négociations sans désespérément dans l’impasse entre le gouvernement congolais et les rebelles de l’AFC/M23, et la paix se fait toujours attendre dans les Kivus à un peu plus de deux ans et demi du scrutin. L’annonce d’un possible report des élections pour cause de conflit à l’Est et d’un référendum sur une modification de la Constitution a fait bondir l’opposition et la société civile. « Si on ne peut pas organiser les élections pendant que les Nord et Sud-Kivu sont occupés, comment pouvez-vous organiser un référendum pour le changement de la constitution sans ces provinces ? » s’est étonné le mouvement citoyen Lucha.
De « fausses informations » sur sa propre armée
Félix Tshisekedi a également posé ses conditions à un dialogue politique intercongolais en plein conflit avec la rébellion de l’AFC/M23 et le Rwanda. « Croyez-vous que parce que quelques Congolais se réuniront ici à Kinshasa ou quelque part que le Rwanda comprendra le message et va retirer ses troupes ? ». Le président conditionne la tenue d’un dialogue à une « paix totale et véritable sur l’ensemble de la RDC ». Félix Tshisekedi a donc remisé à plus tard ces négociations internes réclamées par l’opposition, la société civile et les Églises catholique et protestante… Peut-être pour mieux négocier le possible report des élections et le « glissement » du calendrier électoral le moment venu. Enfin, un passage plus inquiétant sur la gouvernance sécuritaire de Félix Tshisekedi en a étonné plus d’un. Le président est revenu sur sa célèbre expression « à la moindre escarmouche » prononcée en pleine campagne électorale, indiquant qu’il n’hésiterait pas à attaquer directement le Rwanda face au soutien de Kigali au M23. Une offensive qui n’est jamais venue sur le terrain. Le chef de l’Etat a fait son mea culpa, expliquant « avoir reçu de fausses informations » sur son armée, qui était « complètement désorientée et désorganisée ». Inquiétant pour le commandant suprême des armées, censé être l’homme le mieux informé du pays. D’autant que les derniers chefs d’état-major, remerciés ou en prison, ont tous été nommés par Félix Tshisekedi lui-même.
L’opposition prête à « franchir le Rubicon » ?
Félix Tshisekedi a donc abattu toutes ses cartes. Le scénario qui se profile apparaît donc clairement : la guerre à l’Est a de fortes chances de repousser le scrutin de 2028 et un projet de référendum pourrait acter un prochain changement de Constitution et permettre à Félix Tshisekedi de briguer un nouveau mandat. Un scénario qui a fait vivement réagir l’opposition. Claudel-André Lubaya explique qu’« aucune disposition de la Constitution ne prévoit qu’une prétendue volonté populaire puisse justifier une violation de sa lettre et de son esprit », faisant référence à l’article verrouillant le nombre et la durée des mandats présidentiels. Seth Kikuni s’est montré plus offensif : « Si Félix Tshisekedi menace de confisquer 2028 par la guerre, les oppositions armée et non armée n’auront qu’un seul chemin : franchir le Rubicon et jeter les dés. » Même son de cloche pour Delly Sesanga, qui estime que « la RDC ne peut entrer dans un nouveau cycle de tensions institutionnelles et de personnalisation du pouvoir. Tous les démocrates doivent faire obstacle à cette dérive ». Si la conférence de presse de Félix Tshisekedi a eu le mérite d’afficher clairement les intentions présidentielles, elles risquent également d’être le point de départ d’une crise pré-électorale précoce, à l’image de celle qui avait secoué la RDC entre 2016 et 2018 lorsque le président Joseph Kabila avait joué la montre et reporté de deux ans les élections générales.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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