La journée « ville morte » organisée par la plateforme C64 pour s’opposer à un changement de Constitution a été diversement suivie. Mais ce premier test pour l’opposition doit ouvrir la voie à de nouvelles actions pour empêcher le président Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat.

Tôt dans la matinée, la circulation était inhabituellement fluide à Tshangu ou sur l’avenue Nguma, des axes réputés pour leurs embouteillages monstres qui paralysent régulièrement Kinshasa. De nombreux magasins sont restés fermés, comme les écoles, et les transports en commun tournaient au ralenti. Si les bouchons avaient disparu ce mercredi matin, les activités ont lentement repris au fil de la journée dans la capitale congolaise. Il y avait donc des Congolais pour rester à la maison et ainsi protester contre le projet de changement de la Constitution voulu par la majorité présidentielle. L’opposition, réunie au sein de la plateforme C64, soupçonne le pouvoir de vouloir ainsi contourner les articles de la Constitution qui permettraient au président Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat, ce que lui interdit, pour l’instant, la loi fondamentale.
Journée « morte » ou « vivante » ?
A l’issue de cette journée de mobilisation, le bilan reste pourtant contrasté. Le mot d’ordre de l’opposition n’a pas été suffisamment suivi pour paralyser les grandes métropoles congolaises, mais assez pour envoyer un signal fort dans la population et surtout dans le camp présidentiel. Sur le réseau social X, Delly Sesanga n’a pas caché sa satisfaction. « À mains nues, nous l’avons plaqué au sol », s’est fendu l’opposant. Côté majorité présidentielle, Jean-Thierry Monsenepwo, cadre de l’Union sacrée de la Nation, a plutôt qualifié la journée « villes morte » d’une journée « vivante », estimant que l’appel de l’opposition n’avait pas suscité l’effet escompté. Pour éviter que cette journée soit très suivie dans la fonction publique, le ministre Jean-Pierre Lihau avait rappelé les dispositions légales et réglementaires relatives « à l’assiduité, la neutralité et l’apolitisme » des agents des services publics. Plusieurs cadres de son ministère avaient d’ailleurs été réquisitionnés pour l’occasion.
Un premier galop d’essai pour l’opposition
Cette opération « ville morte » suffira-t-elle à faire reculer la majorité présidentielle, bien décidée à changer la Constitution ? Certainement pas. On peut d’ailleurs s’étonner de la stratégie choisie par l’opposition pour mobiliser la population contre ce projet constitutionnel. Une journée « ville morte », c’est d’abord, et surtout, une journée sans revenu pour les participants. La plupart des Congolais vivent au jour le jour et vont chercher chaque matin de quoi se nourrir. Une journée sans travailler, c’est le plus souvent une journée sans manger. Une opération « ville morte » est également moins spectaculaire en termes d’image qu’une manifestation de rue. Mais pour l’opposition, il s’agit surtout d’un premier galop d’essai, permettant de se faire entendre, sans risquer la répression policière des manifestations. A l’issue de la journée, la coalition C64, qui s’est félicitée de son succès, a prévu d’annoncer prochainement de nouvelles actions.
Retrouver de l’unité et de la crédibilité
Avec cette première journée de mobilisation contre le changement de la Constitution, qui ouvrirait la porte à un troisième mandat de Félix Tshisekedi, l’opposition cherche à peser de nouveau sur la scène politique congolaise. Depuis 2021, le camp présidentiel a vampirisé tous les leviers du pouvoir. L’opposition est affaiblie comme jamais, avec seulement 23 députés sur 500 à l’Assemblée nationale. L’enjeu de cette mobilisation est de retrouver une unité et donc une crédibilité auprès de la population. L’opposition est apparue fracturée après l’échec des élections de 2023, avec aujourd’hui une partie des opposants en exil, comme Moïse Katumbi ou Augustin Matata Ponyo. Le débat sur le changement de la Constitution a une nouvelle fois crispé la vie politique congolaise, alors que le pays n’arrive toujours pas à mettre fin à la guerre à l’Est.
Tshisekedi en confiance, fort de son totem d’immunité américain
L’opposition cherche donc à inverser le rapport de force, avec une seule carte dans son jeu : le soutien populaire. Cette journée « ville morte » est un premier test. Mais à l’avenir, il faudra accentuer les actions pour tenter de faire plier le pouvoir. En 2015 et 2016, ce sont la rue et la pression internationale qui avaient fait plier Joseph Kabila, qui tentait, lui aussi, de s’accrocher à son fauteuil présidentiel. La même recette de la mobilisation populaire que sous Joseph Kabila peut-elle fonctionner aujourd’hui ? La guerre à l’Est a changé la donne, en créant un « effet drapeau » autour de la personne du chef de l’Etat. Le débat, très politique, sur la Constitution peine aujourd’hui à mobiliser des Congolais trop occupés à survivre économiquement. Et Kinshasa a toujours été un fief de l’UDPS, désormais au pouvoir. Il faudra donc à l’opposition qu’elle démontre sa capacité à convaincre et prouve qu’elle peut devenir une alternative crédible au pouvoir actuel. Aujourd’hui, fort de son totem d’immunité américain, le président Félix Tshisekedi estime avoir un boulevard devant lui pour tenter de se maintenir au pouvoir après 2028. Mais attention à l’excès de confiance.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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