Le président congolais a chargé les confessions religieuses d’organiser un dialogue politique dont tous les contours sont à définir, et notamment sur son caractère réellement inclusif. Reste à éviter les pièges de ce type d’exercice dont les pouvoirs en place se servent pour affaiblir les oppositions en proposant un énième partage du pouvoir.

La voie d’un dialogue politique s’entrouvre timidement à Kinshasa. Longtemps écarté par Félix Tshisekedi qui redoute une remise en cause de son pouvoir, le président congolais s’est, petit à petit, ouvert à l’idée d’un dialogue intercongolais pour faire retomber les tensions politiques qui agitent la République démocratique du Congo (RDC). Le conflit à l’Est avec les rebelles de l’AFC/M23, appuyés par le Rwanda, avait déjà fortement fragilisé Félix Tshisekedi, englué depuis 4 ans dans une guerre dont il n’arrive pas à trouver la porte de sortie. En plus de la crise sécuritaire, une crise politique s’est peu à peu fait jour, agitée par le souhait de la majorité présidentielle et du président lui-même de briguer un troisième mandat que la Constitution actuelle lui interdit. Un projet contesté de référendum a d’ailleurs récemment été validé par le Parlement pour un changement de Constitution. Finalement, le dialogue politique réclamé à corp et à cri par l’opposition et les confessions religieuses pourrait bientôt voir le jour.
« Opération déminage » pour Tshisekedi
L’annonce de l’ouverture de discussions pour tenter de trouver une sortie de crise n’a pas été faite par le gouvernement, ni par Félix Tshisekedi, mais par les confessions religieuses, éternelles médiatrices des conflits politiques congolais. C’est donc le cardinal Ambongo qui, au sortir d’une rencontre avec le chef de l’Etat a annoncé que Félix Tshisekedi avait « décidé d’engager un dialogue entre fils et filles du pays ». L’annonce, quelques jours seulement avant l’organisation d’une manifestation de l’opposition contre le projet constitutionnel, n’est pas le fruit du hasard. Surtout qu’aucune précision n’a encore été apportée sur le degré d’inclusivité, le format, la date, le lieu ou les thématiques qu’abordera le futur dialogue. On pressent donc une « opération déminage » du président congolais pour faire baisser la tension. D’autant que les confessions religieuses ont demandé à la plateforme d’opposition C64 de reporter leur manifestation du 22 juillet afin de favoriser les discussions préparatoires. Non sans tiraillements, la Coalition 64 a décidé de surseoir à sa mobilisation à condition qu’un dialogue inclusif soit convoqué « au plus tard le 15 août ». Aujourd’hui, nous en sommes donc là, avec l’organisation d’un dialogue au milieu du gué.
Un trou de souris pour trouver un consensus
Pour aboutir, il va donc falloir entrer dans le dur. L’inclusivité du dialogue constitue l’un des principaux points sensibles à valider. Opposition, leaders religieux, mais aussi pays voisins comme l’Angola, plaident pour la participation de l’ancien président Joseph Kabila et de la rébellion de l’AFC/M23 de Corneille Nangaa. Une ligne rouge pour le gouvernement, qui estime que le caractère inclusif du dialogue concerne « les personnes qui, jusqu’à présent, n’ont jamais montré sans ambiguïté qu’elles étaient contre l’agression », sous-entendu du Rwanda, soutien des rebellles. D’ailleurs, l’exécutif congolais a présenté le projet de dialogue comme une initiative pour renforcer l’unité nationale contre l’agression rwandaise, sans mentionner l’autre pomme de discorde que constitue le changement de Constitution. Longtemps, la majorité présidentielle, hostile aux demandes de dialogue de l’opposition, rétorquait « qu’aucun dialogue intercongolais ne ferait partir les troupes rwandaises du sol congolais ». Visiblement, le discours a évolué. Reste maintenant à connaître les contours, toujours flous, du futur dialogue, « qui se préciseront chemin faisant » d’après le cardinal Ambongo. Les confessions religieuses, catholique (CENCO) et protestante (ECC), vont donc être une nouvelle fois à la manoeuvre pour tenter de trouver le trou de souris qui fera consensus.
Pas de sujets tabous et un dialogue inclusif
Dans un Space sur le réseau social X organisé par le journaliste Stanis Bujakera, Eric Senga, le porte-parole de l’ECC, a esquissé ses pistes de travail. Sur les thématiques du dialogue, où l’on observe une différence de vues entre le gouvernement, centré sur la cohésion nationale contre l’agression rwandaise, et l’opposition, vent debout contre le changement de la Constitution, Eric Senga a rappelé que le chef de l’Etat avait la volonté d’aborder « toutes les questions d’intérêt national ». Le débat sur la Constitution ne serait donc pas tabou. Concernant la participation de Joseph Kabila, condamné à mort par Kinshasa pour ses liens avec l’AFC/M23, et celle des rebelles, là encore, il rappelle le message du chef de l’Etat sur le fait que « les fils et les filles du pays » doivent y prendre part. Avant d’estimer que le dialogue devait être inclusif : « Et nous insistons, inclusif ». Entre temps, Corneille Nangaa, patron de l’AFC/M23, a fermé la porte au dialogue, estimant qu’il s’agissait d’un compromis hypocrite avec un manipulateur qui ne respecte jamais ses engagements ». Du côté du calendrier, le porte-parole de l’ECC a indiqué qu’une feuille de route « devrait être élaborée cette semaine ». Des délais serrés pour répondre à l’ultimatum du 15 août posé la coalition C64.
Énième débauchage et partage de postes ?
La proposition de dialogue du président congolais, dont la tenue reste encore très virtuelle, constitue surtout un moyen de contrer la pression de l’opposition qui cherche à accentuer sa mobilisation. Le président Tshisekedi cherche à gagner un peu de temps, mais aussi à organiser ce dialogue dans les conditions qui lui sont les moins défavorables. On imagine mal Félix Tshisekedi assis à la même table que Corneille Nangaa ou Joseph Kabila. On imagine mal également, que l’actuel chef de l’Etat accepte que l’on puisse remettre en cause sa propre légitimité. Mais surtout, en lançant les consultations préalables au dialogue, le camp présidentiel espère pouvoir diviser et fractionner la coalition C64, dont l’attelage hétéroclite est des plus fragiles. Car une nouvelle fois, le futur dialogue national pourrait retomber dans les travers bien connus de ce type d’exercice, à savoir un énième partage du pouvoir avec quelques opposants conciliants. On se souvient de la crise pré-électorale de 2015-2018, avec les débauchages de figures de l’opposition, comme Samy Badibanga et Bruno Tshibala, catapultés à la Primature pour faire gagner un peu de temps à Joseph Kabila, qui cherchait à l’époque à s’accrocher à son fauteuil. En 2026, on se retrouve dans la même situation. Le scénario du dialogue est en effet bien rodé au Congo, assorti le plus souvent d’un partage du gâteau qui génère de nouvelles frustrations chez les exclus du pouvoir, ouvrant la voie à de nouvelles crises politiques.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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