Le débat sur la modification de la Constitution revient sur la table et relance l’idée d’autoriser Félix Tshisekedi à briguer un nouveau mandat en 2028. Un pari risqué pour le président congolais, alors que la guerre qui s’enlise à l’Est fait craindre un glissement du calendrier électoral.

Un temps étouffé par la prise de Goma par les rebelles de l’AFC/M23, fin 2025, le débat sur la modification de la Constitution congolaise refait surface. Et le message envoyé par le patron du parti présidentiel, Augustin Kabuya, est des plus clairs : « Soyez calmes, nous allons toucher à cette Constitution ». Le débat sur l’avenir de la loi fondamentale est pourtant loin d’être calme. Il agite même la classe politique congolaise depuis plusieurs semaines. La critique la plus virulente est même venue d’un membre de la majorité présidentielle, Modeste Bahati, deuxième vice-président du Sénat. Selon l’ancien président de la chambre haute, « la RDC a plutôt un problème d’hommes qui doivent appliquer les textes ». Une attaque sans détour pour le camp présidentiel. Le sujet est, en effet, hautement réadioctif à Kinshasa, où le spectre du troisième mandat de Félix Tshisekedi, que l’actuelle Constitution lui interdit, plane plus que jamais. Mais les critiques de Modeste de Bahati auront été de courtes durées, puisqu’il s’est immédiatement retrouvé visé par une motion de défiance, et a aussitôt rétropédalé. Le patron de l’AFDC a tout simplement expliqué qu’il avait été « mal compris ». Les futures voix dissonantes, elles, auront bien compris l’avertissement.
Kamerhe marche sur des oeufs
Au sein de l’Union sacrée présidentielle, de nombreux caciques plaident pour une modification de la Constitution, qui pourrait lever le verrou du troisième mandat pour Félix Tshisekedi. L’ancien président de l’Assemblée nationale, Christophe Mboso, estime que « dans son article 218, il est indiqué que la Constitution peut être révisée. Alors cela m’étonne de voir certaines personnes s’y opposer ». Sauf qu’au sein de l’Union sacrée, certains verraient bien la présidentielle de 2028 se tenir sans Félix Tshisekedi. Jean-Pierre Bemba est assez discret sur la possible révision de la Constitution, et Vital Kamerhe marche sur des oeufs. Allié historique de Félix Tshisekedi, le patron de l’UNC a dû faire recadrer son propre frère, Didier Kamerhe, qui s’était opposé à la révision constitutionnelle. L’UNC l’a officiellement désavoué dans un communiqué, permettant ainsi à Vital Kamerhe de rester, pour l’instant, dans la ligne présidentielle.
Une révision utile ?
Modifier la Constitution pour quoi faire ? Félix Tshisekedi avait relancé le débat en 2024, parlant d’un texte « obsolète » qui avait été écrit dans une situation de post-conflit, et faisait « la part belle aux belligérants ». Peut-on, pour autant, accuser la Constitution de tous les maux du Congo ? La guerre à l’Est, la corruption, la mauvaise gouvernance, le manque d’infrastructures, le quotidien difficile des Congolais sont-ils les conséquences d’une Constitution défaillante ? L’opposition a des doutes et soupçonne le pouvoir en place de vouloir faire « glisser » le mandat présidentiel de 5 ans à 7 ans, ou de vouloir rédiger une nouvelle loi fondamentale qui remettrait à zéro le nombre des mandats de Félix Tshisekedi. Pourtant, même au sein de l’opposition et dans une grande partie de l’opinion congolaise, une révision de la Constitution ne serait pas inutile. Les opposants prônent notamment un retour à une présidentielle à deux tours. Une disposition que défendait d’ailleurs l’actuel président lorsqu’il s’opposait à Joseph Kabila.
« La priorité n’est pas de retoucher des textes pour un régime »
Mais en fait, le vrai débat sur la Constitution reste pollué par les intentions, réelles ou non, de maintenir Félix Tshisekedi au pouvoir après 2028. En meeting à Luozi, le ministre des Sports, Didier Budimbu, ne s’en cache pas. Son parti, l’AVC, annonce qu’il « accompagnera éventuellement » une candidature pour un troisième mandat. Pour l’opposition, cela reste un faux débat et « détourne l’attention des vrais problèmes du pays » selon l’ancien bras droit de Félix Tshisekedi tombé en disgrâce, Jean-Marc Kabund. Une « distraction » pour l’opposant Martin Fayulu. Un projet que fustige également le mouvement citoyen Lucha qui estime « qu’engager le pays dans un chantier constitutionnel clivant alors que l’intégrité du territoire national est rompue n’est pas seulement une erreur politique : c’est une indécence criminelle. La priorité nationale n’est pas de retoucher des textes pour un régime, mais de libérer nos terres entre les mains du M23/AFC soutenu par le Rwanda ».
La machine à « glissement » sur les rails
Modifier la Constitution reste un pari risqué pour Félix Tshisekedi dans un contexte politique interne tendu et avec un conflit à l’Est qui s’embourbe. La poursuite de la guerre avec l’AFC/M23 et le Rwanda, les importants moyens financiers alloués à l’armée congolaise pourraient pourtant servir d’arguments imparables à un possible « glissement » du calendrier électoral. D’ailleurs, la Commission électorale (CENI) ne semble pas vraiment être dans les meilleures dispositions pour organiser les élections de 2028 dans les délais. Sa feuille de route cumule déjà les retards, tout comme le recensement de la population. Le constitutionnaliste André Mbata a déjà distillé la petite musique du « glissement » dans un entretien accordé à Jeune Afrique. Le secrétaire permanent de l’Union sacrée affirme que la RDC « est loin » du glissement, mais demande : « qu’on mette d’abord fin à l’agression rwandaise. Demande-t-on à Volodymyr Zelensky, qui est hors mandat, s’il se prépare aux élections ? ». L’argumentaire de la machine à glissement est bel et bien sur les rails.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


envoi en cours...



















