Les violences intercommunautaires entre Téké et Yaka à l’Ouest du pays ont fait plus de 5.000 morts en 3 ans. L’impuissance des autorités congolaises à juguler la crise s’explique notamment par une manipulation du conflit par les élites politiques.

Alors que tous les regards sont portés sur la crise à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), un autre conflit, aux portes de Kinshasa, semble s’installer. Depuis 2022, l’Ouest du pays est secoué par des affrontements et des violences entre les communautés téké et yaka. À l’origine du conflit, d’abord circonscrit à la province du Maï-Ndombe, des différents fonciers entre les deux communautés. Les Yaka dénonçant la hausse des taxes foncières réclamées par les Téké, qui se considèrent comme originaires et propriétaires des villages situés au bord du fleuve Congo. Pendant tout l’été 2022, Téké et Yaka se sont affrontés à l’arme blanche, notamment dans la cité de Kwamouth. Plusieurs raids téké ont également été menés contre des villages yaka, incendiant des centaines de maisons, d’écoles et de centres de santé. Les Yaka se sont organisés en milice, les « Mobondo », un nom qui fait référence aux amulettes censées les protéger en les rendant invulnérables aux balles. Le conflit s’est rapidement répandu aux provinces voisines, Kwilu, Kango, jusqu’aux abords de la capitale Kinshasa. Depuis 3 ans, ces affrontements ont fait plus de 5.000 morts et 300.00 déplacés dans l’indifférence générale, les autorités congolaises n’ayant jamais réussi à juguler la crise.
« La nuit, ce sont eux qui commandent les Mobondo »
Le 28 décembre 2025, la conférence de presse du capitaine Anthony Mwalushay, porte-parole de l’opération « Ngemba » au sein de l’armée, fait l’effet d’une bombe. Le militaire accuse, ni plus ni moins, des proches pouvoir d’être liés à la milice. « Avec ces mouvements Mobondo, le danger est que la majorité de gens qui sont derrière Mobondo sont souvent derrière le président de la République. La journée, ils sont comme des agneaux et la nuit, ce sont eux qui commandent les Mobondo. Parce que les capturés que nous avons interrogé ont cité certains noms ». Et de prévenir, « Si Kinshasa donne raison à ces bons parleurs qui sont derrière le mouvement Mobondo pour des intérêts politiques, nous, les militaires, nous allons faire notre travail ». La menace est donc à peine voilée. Mais patatra, le 6 janvier 2026, le porte-parole de la 11e région militaire est rappelé à Kinshasa, sans explication particulière, provoquant l’incompréhension des populations locales.
« La main noire de Joseph Kabila »
Au coeur de cette crise sécuritaire, qui allie conflits fonciers, incurie de l’Etat, marginalisation de certaines communautés, on retrouve aussi l’instrumentalisation politique. Le 26 février 2025, dans la ville de Bandundu, chef-lieu de la province du Kwilu, Jean-Pierre Bemba, ministre des Transports et poids lourd de la majorité présidentielle, avait dénoncé la « main noire » de Joseph Kabila derrière les violences communautaires. « Du temps de Zaïre jusqu’à maintenant, je n’ai jamais entendu des tribus s’entre-tuer. Connaissez-vous la personne derrière cette réalité ? C’est Kabila. Nous avons arrêté ces gens, qui nous ont révélé la personne qui finance l’insécurité, qui corrompt et qui tue vos chefs. Tout ceci, c’est Kabila», avait déclaré Jean-Pierre Bemba. Un temps, l’idée avait circulé que les milices Mobondo pouvaient être en mission commandée pour déstabiliser Kinshasa, en lien avec l’ancien président Joseph Kabila et les rebelles de l’AFC/M23 qui sévissent à l’Est du pays. Les récentes arrestations de proches de Joseph Kabila, n’ont, pour l’instant, jamais pu prouver un quelconque lien avec les milices Mobondo. Entre-temps, les violences se sont rapprochées de Kinshasa, notamment dans la commune de Maluku.
Fabrice Zombi le go-between entre les Mobondo et la présidence
Les autorités congolaises ont toutefois cherché à trouver une sortie de crise. Une commission de pacification a été mise en place. Mais comme le souligne un rapport très documenté sur les Mobondos*, un médiateur, Fabrice Zombi dit « Mini Kongo » a été désigné « en raison de son appartenance à l’ethnie Suku, étroitement liée aux Yaka ». Une initiative très controversée. De nombreuses personnes interrogées par les auteurs du rapport accusent notamment « Mini Kongo » d’être « un des instigateurs du phénomène des Mobondo et, plus grave encore, de les armer. Sa nomination a donc immédiatement sapé la crédibilité de la commission aux yeux des Téké ». Fabrice Zombi a d’ailleurs été arrêté en juillet 2025, justement « pour avoir tenté de fournir des armes aux Mobondo ». Selon nos informations, Fabrice Zombi a été en contact avec la présidence congolaise via le conseiller spécial en matière de sécurité, Désiré-Cashmir Eberande Kolongele et son directeur de cabinet de l’époque, Espoir Masamanki Iziri, devenu vice-gouverneur du Kwilu, une province au coeur du conflit Mobondo.

Politisation du conflit
L’instrumentalisation de groupes armés par le politique n’est pas un phénomène nouveau au Congo. Députés, ministres, conseillers… ont tous intérêts à recruter leur propre milice, plus ou moins bien structurée. D’abord pour des questions de sécurité et palier à l’absence de l’Etat, mais surtout pour se rendre incontournable dans leur région, obtenir des nominations et de l’argent, avec la promesse d’être en mesure de « contrôler » leur troupe et protéger le pouvoir en place. Un temps accusés d’être instrumentalisés par Joseph Kabila, les Mobondo ont attaqué la zone de Kingakati, où, ironie du sort, l’ancien président possède de nombreuses terres. Le Pôle Institute a également documenté le phénomène Mobondo dans une étude, et remarque que « les acquisitions foncières faites par le président Joseph Kabila ont des germes de contestation qui peuvent avoir des connexions avec le conflit actuel entre Teke et Yaka à Maluku ». D’autant que Félix Tshisekedi « est engagé dans un processus visant à démanteler les réseaux politico-économiques que l’ancien président ». Chacun tente donc de tirer partie de ces groupes armés malléables à souhait. La politisation du conflit semble être un élément-clé qui contribue à la persistance et à l’intensification du conflit à l’Ouest de la RDC. L’armée congolaise semble disposer d’éléments prouvant l’interconnexion entre Mobondo et élite politique de Kinshasa. Mais l’annonce de la divulgation de ces preuves par l’armée ne semble plus à l’ordre du jour.
Christoph Rigaud – Afrikarabia
*CDJP Kinshasa, IPIS, DIIS, Caritas International Belgique (2025). Le poids du silence : comment la révolte des Mobondo bouleverse l’ouest de la RDC.


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