Kigali reconnaît pour la première fois officiellement son engagement auprès des rebelles de l’AFC/M23. Comment expliquer ce revirement narratif tardif après des années de dénégation systématique ?

Deux petites phrases viennent de marquer un changement de narratif majeur dans le rôle du Rwanda à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Dans un texte publié par l’ambassade rwandaise à Washington, Kigali reconnaît que « le Rwanda participe à une coordination sécuritaire avec l’AFC/M23. Je le précise clairement, indique l’ambassadrice, afin d’instaurer la confiance par la transparence ». Après des années de dénégations systématiques, le Rwanda admet pour la première fois collaborer avec les rebelles de l’AFC/M23, qui occupent actuellement une bonne partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Jusque-là, Kigali reconnaissait tout juste, dans une formule alambiquée, avoir mis en place « des mesures défensives » dans les Kivus. Mais des dizaines de rapports onusiens documentent depuis près de 30 ans l’ingérence régulière de l’armée rwandaise au Congo et le soutien en hommes et en armes aux différents groupes rebelles pro-Kigali. Ce secret de polichinelle était pourtant systématiquement démenti par le président rwandais ou son ministre des Affaires étrangères.
Kigali sous pression américaine
Une digue vient donc de céder côté rwandais, et le temps semble être venu de reconnaître l’évidence. Alors, pourquoi ce changement de pied et pourquoi aujourd’hui ? Depuis l’arrivée du médiateur américain dans le conflit congolais, Kigali, sous le flot des critiques, marche sur des oeufs. La signature d’un accord de paix entre la RDC et le Rwanda le 4 décembre dernier n’avait pas porté ses fruits. Les combats s’étaient poursuivis dans les Kivus et l’AFC/M23 avait même eu l’outrecuidance de s’emparer de la ville d’Uvira, la deuxième ville du Sud-Kivu, quelques jours seulement avec la signature de l’accord. Très agacée, l’administration américaine était montée au créneau pour redoubler de pression sur le Rwanda qu’elle considérait comme le véritable donneur d’ordre de la rébellion. Il était donc temps pour Kigali de faire évoluer son narratif.
Une implication justifiée pour Kigali
Dans le texte de l’ambassadrice rwandaise, Mathilde Mukantabana revient sur les raisons qui poussent Kigali à soutenir l’AFC/M23. En premier lieu, il a toujours la menace persistante des FDLR, décrite comme un groupe génocidaire, encore actif et parfois intégré aux opérations de l’armée congolaise. Il y a ensuite la protection des populations tutsies congolaises, présentées comme victimes de discriminations et de violences. Enfin, le Rwanda affirme vouloir prévenir toute nouvelle « insurrection génocidaire transfrontalière ». Le terme de « coordination sécuritaire avec l’AFC/M23 » reste assez flou pour pouvoir mesurer le niveau d’engagement militaire du Rwanda auprès de la rébellion. Pourtant, les nombreux rapports de l’ONU sur la question parlent de 5.000 à 7.000 soldats rwandais sur le sol congolais et une aide en armements et drones considérable. L’ambassadrice rwandaise prend pourtant soin de minimiser l’importance du soutien de son armée à la rébellion, précisant que l’AFC/M23 restait autonome, et que le Rwanda ne cherchait pas à « influencer les résultats politiques » ni à renverser les autorités congolaises.
« Ceux qui ont rejoint l’AFC/M23 ont rejoint le Rwanda »
À Kinshasa, les aveux rwandais sonnent comme la reconnaissance de nombreuses années de « dénégations acharnées, de mensonges et de manipulation systématique » dénonce le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya. « Le Gouvernement rwandais a utilisé la culpabilité de la communauté internationale comme bouclier pour empêcher toutes critiques contre ses actions hostiles en RDC ! » Pour de nombreux Congolais, les aveux de Kigali viennent valider l’instrumentalisation de l’AFC/M23 par le Rwanda, et Corneille Nangaa ne serait que la vitrine locale de la rébellion. « Il est clair maintenant que tous ceux qui ont rejoint l’AFC/M23 ont rejoint le Rwanda contre la RDC », fustige sur X Jean-Claude Katende, le président de l’Association Africaine de Défense droit de l’Homme (ASADHO). Kinshasa espère désormais que la reconnaissance du soutien rwandais à la rébellion va accélérer la pression internationale sur Kigali, et pourquoi pas, activer les sanctions que la RDC réclame depuis des mois.
Un changement de narratif tardif
Pour Kigali, la pression de Washington et les accusations à répétition de sa participation au conflit congolais devenaient intenables. Dos au mur, le Rwanda cherche à proposer un nouveau récit « dans la transparence » de ses combats à l’Est de la RDC. Kigali tente ainsi d’imposer au grand jour une stratégie de « légitime défense préventive ». Mais les arguments avancés sont connus depuis bien longtemps : menace FDLR, persécutions des Tutsis congolais, risques d’infiltrations transfrontalières… Ce nouveau discours de « transparence » et de « confiance » présenté par l’ambassadrice rwandaise fera-t-il mouche ? Et surtout, n’arrive-t-il pas trop tard, après des années de déni ? Il n’est pas sûr que ce nouveau narratif tempère les positions de Washington. La sous-secrétaire d’État adjointe au Bureau des affaires africaines, Sarah Troutman a été très claire devant la Chambre des représentants : « Ceux qui menacent la paix seront tenus pour responsables ». À bon entendeur…
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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