Pour la première fois, le Trésor américain vient de placer l’armée rwandaise sous sanctions économiques. L’objectif affiché par Washington est d’infléchir le soutien de Kigali aux rebelles de l’AFC/M23. L’impact militaire à court terme devrait être limité.

Washington passe la vitesse supérieure. Les États-Unis ont annoncé un nouveau train de sanctions du Trésor américain contre des hauts cadres militaires rwandais. Il s’agit du chef d’état-major général des armées, Mubarakh Muganga, du chef d’état-major de l’armée de terre, Vincent Nyakarundi, du commandant de la 5e division d’infanterie et ancien patron des forces spéciales rwandaises, Ruki Karusisi, et du chef des forces spéciales rwandaises, Stanislas Gashugi. Des sanctions personnalisées qui viennent s’ajouter à celle de James Kabarebe, un proche du président Paul Kagame, le 20 février dernier. Ces personnalités ont toutes été sanctionnées pour leur soutien direct ou indirect à l’AFC/M23, ce qui permis aux rebelles « de s’emparer du territoire souverain de la RDC et de poursuivre ces graves violations », a indiqué le Trésor américain.
Après la prise d’Uvira, la punition de Washington
Mais ce qui est inédit dans ces nouvelles sanctions américaines, c’est qu’elles concernent désormais l’armée rwandaise dans son ensemble. C’est donc aujourd’hui toute l’institution militaire rwandaise qui est frappée pour son « soutien opérationnel aux rebelles ». Ce nouveau tour de vis américain intervient deux mois après la signature de l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda, mais surtout après la forte dégradation de la situation sécuritaire sur le terrain. Puisqu’à peine l’encre de l’accord de paix sèche, les rebelles de l’ AFC/M23 ont brièvement pris le contrôle de la ville d’Uvira. Une violation de l’accord pour Washington qui tient Kigali pour responsable de la progression rebelle. Un affront que Washington veut aujourd’hui punir.
« Un signal clair » pour Kinshasa, une douche froide pour Kigali
Cette nouvelle vague de sanctions constitue une bonne nouvelle pour Kinshasa qui demandait de longs mois un durcissement de la position américaine. Le gouvernement congolais estime qu’il s’agit d’un « signal clair en faveur du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale » de la RDC et exprime sa « profonde reconnaissance » aux États-Unis. Par contre, pour le Rwanda, c’est plutôt la douche froide. Kigali dénonce une mesure « injuste » et « unilatérale » qui ne tient pas compte des réalités du conflit, notamment les attaques de drones de Kinshasa et les violations récurrentes du cessez-le-feu. Pour Kigali, ces sanctions touchent pour la première fois son armée nationale, avec de lourdes implications. Comme pour les sanctions individuelles, elles entraînent le gel des avoirs détenus aux États-Unis, directement ou indirectement, ainsi que l’interdiction pour l’armée rwandaise de faire des affaires avec des entreprises américaines.
Quels impacts pour l’armée rwandaise ?
Les sanctions américaines vont d’abord fortement complexifier toutes les relations commerciales en dollars pour le compte de l’armée rwandaise. Tout achat avec une entreprise d’armement américaine est désormais impossible. Kigali devrait ne pas en être très impacté puisque le Rwanda a diversifié ses fournisseurs en armement grâce à la Chine, Israël ou la Turquie. En sanctionnant l’armée rwandaise, les États-Unis débordent également du cadre strictement militaire. Les Forces de défense du Rwanda (RDF) sont intimement liées à l’économie rwandaise dans différents secteurs, comme le bâtiment, la logistique, l’agro-industrie ou les télécoms. Des entreprises comme Crystal Ventures Ltd, Agro-Processing Industries ou Horizon Group ont toutes des attaches financières avec l’armée rwandaise. L’impact des sanctions américaines pourrait donc être davantage économique que militaire.
Irak, Russie, Iran… Les sanctions portent rarement leurs fruits
Ces sanctions posent une autre question : celle de la rétribution des casques bleus rwandais en mission en Centrafrique ou au Mozambique. Le Rwanda est l’un des principaux contributeurs africains. Que fera l’ONU et peut-elle continuer de payer l’armée rwandaise pour ces missions ? Rappelons que, pour l’heure, seuls les États-Unis ont sanctionné l’armée rwandaise et que de nombreux pays européens ont intérêt au maintien de ces opérations onusiennes, notamment au Mozambique où TotalEnergies possède de nombreux sites et projets gaziers. Le Rwanda peut donc encore compter sur le soutien européen. Au final, si les sanctions américaines sont un coup dur pour le Rwanda, au moins en termes d’image, elles ne devraient pas bousculer à court terme les opérations militaires rwandaises. Les sanctions n’ont jamais réellement fait plier un État : Irak, Russie, Iran… Une économie de contournement se met en place et les sanctions portent rarement leurs fruits. Les États-Unis espèrent tout de même que le Rwanda, toujours sous perfusion de l’aide internationale, puisse infléchir son rôle dans le conflit à l’Est du Congo et cesse son soutien à l’AFC/M23. En attendant, le même jour où Washington a imposé des sanctions contre l’armée rwandaise, le chef militaire de la rébellion, Sultani Makenga, que des rumeurs donnaient pour mort, annonçait l’intégration de 1500 nouveaux combattants au sein de l’AFC/M23… Comme un début de réponse des rebelles aux sanctions américaines.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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