Constitution, troisième mandat de Félix Tshisekedi, référendum, dialogue… Sur tous ces sujets, le militant du mouvement citoyen Lucha se retrouve désormais aux côtés de l’ancien président Joseph Kabila. Un ralliement qui interroge lorsque l’on connaît les combats de Bienvenu Matumo contre les dérives autocratiques du régime Kabila.

Afrikarabia : Vous avez rejoint la plateforme « Sauvons la RDC » autour de l’ancien président Joseph Kabila, de l’ex-premier ministre Matata Ponyo ou de Franck Diongo, Jean-Claude Vuemba, André Claudel Lubaya ou Seth Kikuni. Ce mouvement a dénoncé dernièrement la volonté de Félix Tshisekedi de modifier la Constitution pour briguer un troisième mandat. On peut s’étonner de votre présence, en tant que membre du mouvement citoyen Lucha, aux côtés de Joseph Kabila ?
Bienvenu Matumo : Il faut revenir sur le contexte dans lequel cette plateforme a été créée, et notamment un processus qui a montré la volonté de Félix Tshisekedi de se maintenir au pouvoir. Il a fait une itinérance dans tout le pays, en 2024, où il a déclaré vouloir changer la Constitution et que personne ne pouvait l’empêcher. C’est à ce moment que l’on a vu réapparaître l’ancien président Joseph Kabila pour s’opposer au changement de la Constitution, qui est le fruit d’un certain nombre de consensus lors des négociations de Sun-City. C’est un pacte républicain qu’il faut préserver absolument. En tant qu’acteur de la société civile qui a milité pour le respecter de cette Constitution durant le mandat de Joseph Kabila, nous ne pouvons pas accepter que Félix Tshisekedi, qui était dans ce combat sous Kabila, puisse la modifier et se maintenir au pouvoir au-delà de 2028.
Afrikarabia : Pourquoi Joseph Kabila ?
Bienvenu Matumo : On a remarqué qu’il y avait d’autres acteurs qui portaient le même discours que nous sur le respect de la Constitution, dont Joseph Kabila. Après plusieurs réunions, on a décidé la création de « Sauvons la RDC » avec Joseph Kabila et d’autres membres de l’opposition. On ne le rejoint pas pour une fusion idéologique, mais pour une synergie d’action, pour empêcher le changement de Constitution, défendre l’État de droit, préserver les acquis démocratiques et mettre fin à la dictature et à la répression.
Afrikarabia : Est-ce que Joseph Kabila est le mieux placé pour défendre la Constitution et l’État de droit ? Vous avez aussi beaucoup dénoncé la dictature Kabila ?
Bienvenu Matumo : Hier, on peut avoir mal agi et ensuite prendre du recul. On peut avoir mal agi et se rendre compte qu’il faut préserver les lois de la République et agir pour la bonne gouvernance. En tant qu’activistes, nous croyons à la transformation de l’Homme. Je ne me plains pas qu’un ancien président de la République puisse aujourd’hui militer pour la préservation de la loi fondamentale et pour dénoncer les dérives dans la gouvernance de l’actuel président. Moi, cela ne me gêne pas. Au contraire, il a appris, il est resté six ans sans s’exprimer, il a observé, il a pris du recul. C’est aussi une première en RDC de voir un ancien président de la République devenir opposant. Ça n’a jamais existé au Congo.
Afrikarabia : Joseph Kabila a été condamné à mort par la justice congolaise. Il est aussi sous sanctions américaines. Quel rôle peut-il jouer et est-ce la meilleure personne pour défendre vos revendications ?
Bienvenu Matumo : On sait dans quelles conditions ces condamnations ont été obtenues à Kinshasa. Pour moi, ces condamnations sont sans effet. Elles ne sont fondées sur aucune preuve tangible. On a suivi le procès. C’était un procès superficiel alors que les gens attendaient des preuves tangibles pour démontrer les liens avérés qu’il aurait avec le M23. Personne n’a pu le démontrer et les sanctions américaines n’ont fait que reprendre la rhétorique de Kinshasa. Pour moi, le fait de persécuter Joseph Kabila à tout bout de champ, montre que c’est un acteur incontournable qui fait peur à Félix Tshisekedi. Il connaît bien le fonctionnement de l’État, et c’est pour cela que Kinshasa cherche à le persécuter, à le marginaliser et le mettre hors-jeu.
Afrikarabia : Comment votre adhésion à la plateforme de Joseph Kabila a été reçue au sein de La Lucha ?
Bienvenu Matumo : Ce n’est pas une adhésion, je suis co-signataire de la plateforme « Sauvons la RDC ». Cela a été diversement commenté. Comment quelqu’un qui a milité sous Joseph Kabila peut se retrouver autour de la même table que lui ? Pour moi, je suis dans la cohérence. Je combats un système, pas un homme, et je continue. Je suis dans cette logique.
Afrikarabia : Vous auriez pu choisir d’autres opposants ?
Bienvenu Matumo : Je parle avec tout le monde. Je suis dans la plateforme « Sauvons la RDC », mais depuis 10 ans, je parle avec Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund… Je parle à tout le monde.
Afrikarabia : La justice congolaise a accusé Joseph Kabila d’avoir des liens avec l’AFC/M23 et avec le Rwanda qui soutient la rébellion. Y a-t-il un lien entre le Joseph Kabila et l’AFC/M23 ?
Bienvenu Matumo : Nous n’avons aucun lien. Dans aucune réunion de « Sauvons la RDC » nous avons évoqué des alliances avec le M23, encore moins avec le Rwanda. Joseph Kabila ne s’est jamais revendiqué membre de l’AFC/M23. Et la preuve, c’est que la justice congolaise n’a pas réussi à le démontrer. Même l’administration américaine n’a pas réussi à fournir de preuves. Nous sommes dans un champ politique où les accusations calomnieuses sont fécondes au Congo. « Sauvons la RDC » n’a aucun lien avec ceux de Goma. « Sauvons la RDC » n’a pas de lien avec le M23. C’est une dynamique sociopolitique qui a des revendications claires sur le champ politique congolais et qui va mobiliser les Congolais pour barrer la route à la dictature de Tshisekedi et fournir des idées contributrices pour que la paix revienne dans l’Est du Congo.
Afrikarabia : Votre plateforme, mais aussi d’autres parties d’opposition, des mouvements de la société civile ainsi que les Églises catholique et protestantes réclament un dialogue politique interne. En quoi ce dialogue peut résoudre le conflit à l’Est et permettre à la RDC de recouvrer son intégrité territoriale ?
Bienvenu Matumo : Le dialogue, c’est aussi une négociation. Les parties qui ont des différends vont discuter de leurs divergences qui les poussent à être en guerre. Le dialogue reste la solution, non seulement idéale, mais optimale pour mettre fin à cette guerre, et discuter des causes profondes du conflit. C’est aussi le prolongement des négociations qui se tiennent à Doha et maintenant en Suisse. Un démocrate, comme Félix Tshisekedi, qui vient d’un parti de la gauche congolaise, ne devrait pas ignorer la vertu du dialogue. Moi, je crois au dialogue. Mais Félix Tshisekedi exploite la guerre et a dit clairement que s’il n’y a pas de paix à l’Est du Congo, il n’y aura pas d’élections. La guerre devient une ressource politique pour se maintenir au pouvoir. Toutes les crises politiques au monde se sont résolues par le dialogue. On a connu la guerre en 1997 au Congo, et il a fallu un dialogue national pour aboutir à l’accord inclusif de 2003 pour aller vers la transition et les élections.
Afrikarabia : Est-ce que ce dialogue ne devrait pas se tenir une fois que les troupes rwandaises se soient retirées du Congo et que les rebelles aient quitté les territoires qu’ils occupent ?
Bienvenu Matumo : Il faut absolument mettre en oeuvre le cessez-le-feu et son mécanisme de vérification qui ne sont toujours pas appliqués. Les deux protocoles qui ont été signés entre le gouvernement et l’AFC/M23 doivent être appliqués : la libération des prisonniers des deux côtés, la mise en œuvre du cessez-le-feu et son mécanisme de vérification. Si on a ces conditions minimales pour montrer la bonne foi des parties, un dialogue sincère peut se tenir. À l’issue de ce dialogue, un accord sera trouvé qui va prévoir la suite pour les combattants de l’AFC/M23, la suite pour les forces rwandaises qui sont au Congo, la suite pour les mercenaires, la suite pour nos jeunes Wazalandos, la suite pour tous les autres groupes qui opèrent dans l’Est du pays, y compris les ADF. Il faut que des mesures de bonne foi soient appliquées.
Afrikarabia : Comment est-ce que vous espérez voir ce conflit se terminer ?
Bienvenu Matumo : Il faut le dialogue. Ça finira par un dialogue dans lequel on va trouver un accord global qui va présager un autre Congo et qui va apporter des réponses aux différentes crises que nous traversons. Il faut consolider la démocratie, permettre que les jeux de succession au pouvoir soient transparents et que les uns et les autres puissent s’exprimer librement sans être réprimés ou forcés à l’exil et que la gouvernance soit redistributive pour que tous les Congolais se sentent bénéficiaires des efforts collectifs nationaux.
Afrikarabia : Concernant le débat autour de la Constitution, Félix Tshisekedi a déclaré vouloir donner la parole au peuple. Est-ce que ce n’est pas une bonne idée de demander aux électeurs congolais leur avis ?
Bienvenu Matumo : Le peuple s’est déjà exprimé en 2005. 85 % des Congolais avaient dit « oui » à cette Constitution. Je pense qu’il faut d’abord qu’on respecte ce choix-là. Ensuite, Félix Tshisekedi vient de la gauche congolaise. Il est supposé respecter des valeurs ancrées dans la démocratie. Et pour être ancré dans la démocratie, il faut être attaché à l’alternance. Si l’UDPS veut conserver le pouvoir, elle n’a qu’à chercher un autre candidat, un dauphin pour aller aux élections. À ce moment-là, le jeu sera transparent. On ne peut pas personnaliser le jeu politique. Il n’y a pas d’urgence à toucher à la Constitution. L’urgence aujourd’hui, c’est comment on met fin à la guerre ? Félix Tshisekedi explique que si la guerre continue, il n’y aura pas d’élections, mais un référendum, c’est aussi une élection. Il va faire comment ?
Afrikarabia : Est-ce qu’il n’y a pas des dispositions qui devraient être modifiées dans cette Constitution On peut penser au retour du deuxième tour à l’élection présidentielle, qui est une demande ancienne de l’opposition ?
Bienvenu Matumo : La Constitution peut évoluer sur certains sujets, mais il y a des articles qui sont verrouillés. L’article 220 sur le nombre et la durée des mandats, on ne touche pas. Le problème, c’est qu’aujourd’hui Félix Tshisekedi s’est clairement exprimé pour un troisième mandat. Alors pourquoi nous laisser piéger par une révision, sachant que la finalité est de se maintenir au pouvoir ? Il faut qu’on nous explique ce qui bloque dans la Constitution pour la paix revienne à l’Est ? Quelle disposition bloque pour bien payer les fonctionnaires ou donner de meilleurs services à la population ?
Propos recueillis par Christophe Rigaud – Afrikarabia


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