Journaliste, député, plusieurs fois ministre, Tryphon Kin-Kiey Mulumba a traversé 50 ans d’histoire du Congo dans les coulisses du pouvoir. Dans son dernier livre, « Une histoire du Congo, de Mobutu à Tshisekedi »*, il revient sur les faits marquant de sa carrière, Kabila, Tshisekedi, Nangaa… Ses espoirs et ses déceptions.

Afrikarabia : Votre premier fait d’armes, celui qui vous a fait entrer dans l’Histoire, c’est cette incroyable conférence de presse que vous organisez pour annoncer la fuite du maréchal Mobutu en mai 1997. Vous êtes alors porte-parole du gouvernement. C’est l’événement le plus marquant de votre longue carrière ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Oui, c’est vrai. Ce jour-là, quelqu’un m’appelle, un ami, pour me dire que le président était en train de partir. Partir, mais partir où ? Je me mets en route pour aller au Conseil des ministres, et là je vois tous les ministres debout. Chacun avec son téléphone. Je ne comprenais pas. Qu’est-ce qui se passe ? Le général me dit, « professeur, monsieur le ministre, allez faire le compte-rendu ». Le compte-rendu de quoi ? « Du conseil des ministres ». Mais il n’y avait pas eu de Conseil des ministres ! « Vous êtes un homme intelligent. Je veux un compte-rendu ». Je m’isole quelque part dans l’immeuble. Je commence à réfléchir. Tous les événements des dernières semaines me reviennent en tête. Les négociations qui avaient échoué avec Mandela et Kabila père, la réunion de Libreville avec tous les chefs d’État de la sous-région, où Mobutu était parti demander de l’aide. Tout cela avait échoué. Je décide donc d’annoncer le départ de Mobutu de Kinshasa et du pouvoir. Je vais à la résidence du Premier ministre. « Cher ministre, vous êtes sûr de ce que vous allez dire, que le président a quitté Kinshasa et a quitté le pouvoir ? » Général, si je ne l’annonce pas, je ne l’annoncerai jamais. Les troupes de Kabila ont pris la radio, la télévision, et ils vont prendre la capitale. J’annonce donc la fin du régime Mobutu et le couvre-feu.
Afrikarabia : Laurent-Désiré Kabila arrive au pouvoir, vous êtes obligé de quitter Kinshasa et le Zaïre. Vous revenez au Congo par Kigali, puis vous rejoignez la rébellion du RCD à Goma, « sans jamais avoir adhéré au RCD » que vous quittez après le massacre de policiers par les rebelles à Kisangani en 2002. Dans votre livre, votre rencontre avec Joseph Kabila n’était pas vraiment une évidence ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Quand j’ai vu Joseph Kabila à Bruxelles, à New York, je me suis dit, qu’est-ce qui nous arrive au Congo après avoir eu Mobutu, un homme qui se faisait respecter partout quand il parlait. C’était qui ce type ? Je n’avais pas une bonne image de cet homme. Quand on l’interrogeait, il ne répondait pas. Par exemple, lorsque Louis-Michel prenait la parole avant lui et quand on lui posait une question, il répondait « je suis d’accord avec lui ». Il n’arrivait rien à dire. A cette époque, pendant le dialogue intercongolais, on décidait de la possibilité, pour les personnes qui avaient fui le Congo, de récupérer leurs biens confisqués. Je veux alors parler à Kabila et récupérer mes biens. J’arrive à Kinshasa, je me retrouve à l’hôtel Intercontinental, alors que j’avais pourtant une maison, confiné dans une suite. Je me dis qu’il faut que je trouve le moyen de rencontrer ce président. J’écris à Kabila pour récupérer mes biens, qui ne me répond pas. Puis j’insiste par une nouvelle lettre et son directeur de cabinet adjoint prend contact avec moi et c’est ce jour-là que j’ai rencontré Kabila pour la première fois. Je pense que, si j’ai commis une erreur dans ma vie, c’est d’avoir négligé et sous-estimé Joseph Kabila en disant qu’il ne pouvait pas remplacer Mobutu.
Afrikarabia : Comment se passe cette rencontre avec Joseph Kabila ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Il me reçoit en ami, comme s’il me connaissait, alors que c’était la première fois que je le voyais. On parle de tout, sauf de mes biens confisqués. Il me parle de l’histoire du Congo, j’en profite pour lui poser des questions sur lui, notamment sur les épisodes contestés de sa vie. C’est à cette époque que l’on commence à entendre des rumeurs sur Kabila. Le ministre belge des Affaires étrangères contestait sa nationalité congolaise, tout comme Honoré Ngbanda, le chef des service de renseignements de Mobutu qui a toujours contesté le fait qu’il soit Congolais. Un de ses ministres, qui est resté pendant 10 ans après avoir été gouverneur du Katanga, a enregistré une vidéo virale en disant qu’il a été chargé par Joseph Kabila de lui donner la nationalité congolaise. Donc en fait, il n’avait jamais été congolais. Mais dire que mes rapports avec lui étaient mauvais, non. Je pense que je doutais de ce qu’il était. Mais le jour où il m’a reçu, j’ai complètement changé d’avis.
Afrikarabia : Vous êtes ensuite devenu le chantre de Joseph Kabila en créant « Kabila désir ».
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Est-ce que j’ai mal fait en créant « Kabila désir » ? Non, j’ai dit des choses. J’ai dit des choses vraies. Aujourd’hui encore, en dépit de tout, Kabila est un homme qui compte. Lorsque l’on parle du dialogue national qui se dessine à l’horizon, je ne vois pas comment il pourrait se tenir sans Joseph Kabila. Mais je ne prédis pas ce qui se passera demain.
Afrikarabia : Est-ce que vous avez compris ce rapprochement de Joseph Kabila avec l’AFC/M23 ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Lorsqu’il s’est rendu à Goma, je l’ai dit, Joseph Kabila a commis une faute lourde en rejoignant le M23. J’en ai parlé à ses conseillers, et à leur place, j’aurais proposé à Kabila de « faire le Mandela ». « On m’a tout refusé. Mon père, ma mère, ma femme, mes enfants, mon pays, mais je tends la main à Félix Tshisekedi. Parce que c’est le Congo ». C’est ce que Mandela a fait, et c’est ce qui a sauvé l’Afrique du Sud.
Afrikarabia : Vous dites qu’un dialogue national ne peut pas se tenir sans Joseph Kabila ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Attendez, vous pensez qu’un dialogue national peut se tenir aujourd’hui sans le Katanga ? Joseph Kabila a beaucoup d’influence sur le Katanga. Il a beaucoup d’influence sur l’armée. Il y a beaucoup de généraux qui sont aujourd’hui arrêtés. Vous pensez qu’ils sont arrêtés pourquoi ? Les Ramazani, Minaku et d’autres, sont arrêtés pourquoi ? Cela montre que Joseph Kabila a toujours de l’influence, même s’il a commis une faute grave.
Afrikarabia : Dans votre livre, vous racontez l’arrivée surprise de Félix Tshisekedi au pouvoir. Comment est-ce que vous avez vécu cela ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : On était trois candidats présidents de la République. Chacun avait versé 100 000 $ et nous avons formé CACH (Cap pour le Changement). J’ai été le directeur de campagne de Tshisekedi dans le Grand Bandundu. Pour moi, Tshisekedi, c’est l’homme qu’il fallait. On peut tout dire. C’est l’homme qu’il fallait. Du fait de son père (Etienne Tshisekedi, opposant historique, ndlr), lui seul avait la légitimité. Martin Fayulu ne pouvait pas avoir la légitimité. Fayulu a été créé par Moïse Katumbi, on sait où il est aujourd’hui. Par Jean-Pierre Bemba, on sait où il est aujourd’hui. Par Mbusa Nyamwisi, on sait où il est aujourd’hui… Ce sont les Occidentaux et les compagnies minières qui ont créé Martin Fayulu.
Afrikarabia : Pourtant, Martin Fayulu a toujours déclaré avoir la légitimité des urnes ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Écoutez, moi je ne sais rien, je n’étais pas là. Mais posez la question à Nangaa ?
Afrikarabia : Justement, après avoir rejoint le M23, Corneille Nangaa a révélé que Félix Tshisekedi n’avait pas gagné les élections et qu’il était arrivé en troisième position.
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : C’est extrêmement grave. Mais quelle est sa crédibilité ? Quelle est sa crédibilité aujourd’hui ? Un homme comme celui-là est un criminel. Il faut qu’il rende compte. Je connais Corneille Nanga. Il est venu me voir chez moi, plusieurs fois, pleurer pour devenir Premier ministre, devant témoin. Il était venu pour que je l’amène chez Kitenge Yesu, l’homme qui avait l’oreille du président Tshisekedi. Quatre fois, il est venu chez moi devant témoin.
Afrikarabia : Vous qualifiez Félix Tshisekedi de « stratège ». Stratège politique sûrement, mais stratège militaire, on a davantage de doutes après les prises de Goma et Bukavu par les rebelles du M23. Est-il encore l’homme de la situation ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Je parle du stratège politique. Félix Tshisekedi ne connaissait pas l’armée, ni les services. Il lui a fallu du temps pour comprendre tout cela. Il a compris, avec le temps. Mais politiquement, il a su détruire toute une majorité quasi stalienne kabiliste et reprendre la main et sortir d’une situation de cohabitation avec Joseph Kabila.
Afrikarabia : Votre ouvrage résume 50 ans d’histoire du Congo. Quels sont les réussites et les échecs ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Ce qui a été une réussite, c’est le fait que le Congo se veut et se sait Congo, même à l’Est. À Goma, à Bukavu, tous sont des Congolais. Même s’ils sont occupés par le Rwanda, par les rebelles, tous sont congolais et fiers de l’être. Le Congo reste Congo. Nous avons des problèmes. Si vous allez à Kinshasa aujourd’hui, c’est invivable… Invivable ! Moi je suis à Binza et je préfère rester deux mois chez moi plutôt que d’affronter la circulation. La circulation est impossible aujourd’hui à Kinshasa. Est-ce qu’il y a 1 mètre, 2 mètres de route réfectionnée, réhabilitée, construite ? Non. Je pense qu’il faut commencer par ça. Donc, moi je dis que le Congo reste le Congo. Un Congo résilient. Mais le problème, c’est au niveau des élites.
Afrikarabia : Des élites dont vous faites partie ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Dont je fais partie, oui.
Afrikarabia : Quel est le problème de ces élites ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Le Congo, a un problème de stock de compétences. On me critique beaucoup lorsque je dis cela. Regardez les autres pays, les compétences sont là. Chez nous, c’est un problème de compétence et des prises de conscience.
Afrikarabia : Est-ce que vous souhaitez encore jouer un rôle politique ?
Tryphon Kin-Kiey Mulumba : Personne ne peut prédire l’avenir. Je suis aujourd’hui président du conseil d’administration de la Régie des voies aériennes (RVA). On ne sait pas de quoi demain sera fait. Ce que je veux aujourd’hui, c’est que le Congo bouge. J’ai pitié de mon pays. Heureusement que quelque part, quelque chose qui est en train de bouger. Sous Mobutu, le budget était de 400 millions de dollars. Sous Joseph Kabila, de 4 milliards de dollars. Aujourd’hui, c’est 22 milliards de dollars. Quelque chose change. Mais il faut que la population sente cela, et la population ne le sent pas encore.
Propos recueillis par Christophe Rigaud – Afrikarabia
_____________
*Une histoire du Congo, de Mobutu à Tshisekedi – Ce que je sais
de Tryphon Kin-Kiey Mulumba
Editions : Le Cherche-Midi


envoi en cours...



















