L’épineuse question de la neutralisation des FDLR mine le processus de paix en cours. Une équation d’autant plus difficile à résoudre que l’on n’a toujours pas « identifié, évalué, et localisé » clairement les FDLR. La mise en oeuvre se fait attendre alors que Kinshasa reste redevable aux FDLR pour combattre l’AFC/M23, ce qui permet à Kigali de continuer d’occuper les Kivus.

« Menace existentielle » pour le Rwanda, « prétexte » à l’intervention militaire de Kigali pour la RDC, la présence des FDLR au Congo continue de faire débat. La neutralisation de ce groupe armé, toujours en souffrance, est au cœur de l’accord de paix de Washington signé le 4 décembre entre Kinshasa et Kigali. Noeud gordien du conflit congolais, les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) sont présentes depuis plus de 20 ans dans l’Est de la RDC. Fondé en 2000 à partir d’ex-FAR et d’Interahamwe, responsables du génocide des Tutsis au Rwanda, ce groupe armé opère au Nord et au Sud-Kivu. Il est composé d’ex-génocidaires et aujourd’hui de leurs héritiers. Dans la guerre au Congo, qui tourne en boucle depuis 30 ans, la menace des FDLR constitue la principale justification de l’intervention de l’armée rwandaise sur le sol congolais et de son soutien aux rebelles de l’AFC/M23, qui revendiquent lutter pour la protection des Tutsis congolais.
Un point de blocage de l’accord de Washington
La « neutralisation des FDLR » constitue l’une des principales dispositions de l’accord de paix de Washington, signé au forceps, entre la RDC et le Rwanda. Le texte stipule que Kinshasa doit neutraliser de manière « irréversible et vérifiable » le groupe armé et cesser son soutien, alors que le Rwanda doit désengager ses troupes et arrêter de soutenir les rebelles de l’AFC/M23. Dans l’accord, les deux engagements sont traités de manière symétrique. Mais chez les belligérants, deux lectures s’opposent. Le Rwanda conditionne son retrait à une neutralisation effective, ou au moins avancée des FDLR, alors que le gouvernement congolais insiste sur la simultanéité des mesures et accuse Kigali de bloquer le processus. Cette lecture controversée de l’accord n’a eu qu’un seul résultat : la non mise en oeuvre de l’accord. Au final, rien n’a bougé, et la situation sécuritaire s’est même dégradée sur le terrain. L’AFC/M23 s’est emparée de la ville d’Uvira, puis s’en est retirée sous pression américaine, et Kinshasa, soutenu par ses alliés supplétifs Wazalendo, a repris ses offensives, brisant un cessez-le-feu qui n’a jamais vraiment été respecté par aucune des parties.
Une armée congolaise redevable aux FDLR
Deux raisons principales expliquent les difficultés de mise en oeuvre de la neutralisation des FDLR : la collusion entre le groupe armé et l’armée congolaise dont certains membres ont même été intégrés au son sein, et ensuite la complexité à identifier et localiser de ses membres. Concernant la collaboration entre les FDLR et l’armée congolaise, les nombreux rapports des experts de l’ONU l’ont largement documentée. Les échecs des multiples opérations conjointes de lutte contre les FDLR en sont la preuve. Comme en 2024, où les FARDC ont lancé des opérations militaires dans la région de Sake, à Shove, Kimoka, Lupango et Mubambiro, contre les positions des FDLR-FOCA. L’objectif affiché était clair : « neutraliser » le commandant militaire du groupe, Ntawuguka Pacifique, alias Omega Israel. A Mumbambiro et Shove, certaines unités sont effectivement délogées et plusieurs « petits combattants » des FDLR et de l’APCLS sont arrêtés… mais pas d’Omega Israel dans les filets. Les experts onusiens expliquent alors que « le gouverneur Cirimwami a révélé les opérations prévues aux commandants des FDLR-FOCA, ce qui explique qu’aucun commandant important n’ait été tué ou arrêté ». Selon l’ONU, « Peter Cirimwami est connu pour avoir des liens de longue date avec les FDLR-FOCA ». Les FDLR combattant eux aussi l’AFC/M23, il devient difficile pour l’armée congolaise de les neutraliser alors qu’ils leur sont redevables. Le gouverneur militaire du Nord-Kivu a été tué sur le front de Sake en janvier 2025.
Guerre des arguments entre Kinshasa et Kigali
Le deuxième point qui explique la difficulté de lutter contre les FDLR réside dans l’identification précise du groupe. Souvent qualifiées de « nébuleuse », il est, en effet, complexe de savoir ce que l’on regroupe sous le vocable « FDLR » et de connaître précisément leur nombre et leur localisation. Le dernier rapport de l’ONU ne donne pas de chiffre, mais les plus récents qui circulent parlent de 500 à 1.500 combattants. Sur cette question de la « menace existentielle » qu’ils feraient peser sur le Rwanda, la polémique bat son plein entre les deux voisins. Une récente passe d’armes sur le réseau X entre le porte-parole du gouvernement congolais Patrick Muyaya et le ministre des Affaires étrangères rwandais, Olivier Nduhungirehe, illustre bien les arguments qui prévalent par les deux camps. À Kinshasa, on estime d’abord que ce groupe ne représente plus une menace sérieuse 32 ans après le génocide. Patrick Muyaya explique également qu’entre 2009 et 2020, le Rwanda et ses proxys ont mené plusieurs opérations contre les FDLR pour leur neutralisation et le rapatriement de milliers de leurs combattants. Ces multiples opérations n’ont pas permis d’éradiquer le groupe. Pour le porte-parole congolais, « la vérité, c’est que les FDLR : c’est l’or, le coltan, et toutes les ressources que regorge cette partie de notre pays » et qui seraient « les vraies raisons de la guerre ». Un autre argument de Kinshasa serait que les FDLR se trouveraient en zone rebelle, et donc non accessibles à l’armée congolaise.
« Un groupe armé qui recrute régulièrement »
À Kigali, Olivier Nduhungirehe a répondu au post de Patrick Muyaya sur X. Selon lui, l’échec des opérations anti-FDLR s’explique par la collusion avec l’armée congolaise : « Le général Cirimwami avait informé ses amis FDLR à l’avance, provoquant la colère des Américains ». Sur le phasage de la neutralisation des FDLR et le retrait de l’armée rwandaise, le ministre des Affaires étrangères explique que le CONOPS (Concept des opérations, ndlr) avait indiqué, dès 2024 à Luanda, que le désengagement rwandais s’effecturait « consécutivement » à la neutralisation des FDLR. Le CONOPS a, ensuite, été intégré « tel quel dans l’accord de Washington », indique le ministre. Ce qui explique la lecture controversée par Kinshasa. Concernant l’âge avancé des FDLR 32 ans avec le génocide des Tutsis, un argument souvent avancé par Kinshasa, Olivier Nduhungirehe explique que les FDLR sont « un groupe armé qui recrute régulièrement de nouveaux membres, sur base de son idéologie génocidaire, qu’ils partagent d’ailleurs avec le commandement de l’armée congolaise comme en témoigne la déclaration incendiaire du porte-parole des FARDC à la télévision » – voir notre article.
Qui est FDLR ?
La principale difficulté à mettre en oeuvre la neutralisation des FDLR, qu’à tout de même signé Kinshasa à Washington, est avant tout de se mettre d’accord sur la définition et l’identification du mouvement, en répondant à la question : qui est FDLR ? Surtout si, comme l’avance Kigali, il s’agit de traquer des groupes véhiculant « une idéologie génocidaire ». Une définition plus large, qui rend la tâche plus ardue que le laisse entendre l’accord de Washington. 30 ans d’ingérence de Kigali au Congo ont, en effet, distillé un discours anti-Rwandais, qui est aussi anti-Tutsi, avec une rhétorique nauséabonde qui renvoie au génocide de 1994. La résurgence de la rébellion du M23, fin 2021, a évidemment amplifié ces discours. Aujourd’hui, des hommes politiques congolais, comme Justin Bitakwira ont fait de la communauté tutsie, une ennemie du Congo. Il déclarait récemment que « les Tutsis congolais ne sont pas des Congolais », mais des « espions rwandais » et appelait à un « nettoyage » des officiers tutsis dans l’armée.
« Identifier, évaluer et localiser » clairement les FDLR
En décembre 2025, les experts de l’ONU ont expliqué que « l’absence d’une définition précise du terme « FDLR et groupes associés » accentue une tendance de longue date à faire l’amalgame entre les communautés hutues et les FDLR. Schéma qui a historiquement alimenté la stigmatisation et les cycles de représailles violentes contre les civils. Cette définition devrait préciser quelles structures constituent les FDLR en tant que groupe armé et les critères d’identification de tout « groupe associé », qu’il s’agisse d’entités armées ou d’acteurs alignés sur le groupe en raison de leur idéologie ou de leur coopération opérationnelle ». Il y a donc urgence à « identifier, évaluer et localiser » clairement les FDLR comme stipulé dans l’accord de Washington. Un chronogramme avait été prévu à l’automne 2025, mais il n’a jamais été respecté. Car, pour l’instant, Kinshasa traîne les pieds à appliquer l’accord, d’autant que l’armée congolaise ne semble pas être en mesure de se priver du soutien des FDLR, très implantées dans certaines zones. Pour Kigali, il y a aussi un avantage à jouer la montre. La menace FDLR lui permet de continuer d’occuper l’Est du pays, de justifier le pouvoir sans partage et le leadership régional de Paul Kagame. Le président rwandais a assuré ce week-end « être prêt à lever ses mesures défensives (et donc à se retirer du Congo, ndlr) dès que la RDC aura rempli ses obligations ». Si le Rwanda est sincère, Kinshasa devrait saisir cette occasion pour le prendre aux mots… à condition de le vouloir vraiment.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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