Human Rights Watch s’inquiète d’une « vague de disparitions forcées » attribuées au Conseil national de cyberdéfense, un service sécuritaire rattaché à la présidence. Des arrestations « souvent motivées par des considérations politiques ». Kinshasa rejette ces allégations.

À quoi sert vraiment le Conseil national de cyberdéfense (CNC), créé en 2023 par Félix Tshisekedi ? Officiellement, cet organisme, placé sous l’autorité de la présidence, est chargé de coordonner les services liés à la cyberdéfense, « de contrer les attaques cybernétiques » et d’enquêter sur les cybercrimes. Une définition plutôt floue qui a visiblement permis au CNC d’élargir son domaine d’intervention. Human Rights Watch (HRW) a documenté les cas de 17 personnes victimes de « disparitions forcées ou portées disparues au cours de l’année passée ». Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale de Human Rights Watch, estime que « dans la plupart des cas, il semblerait que les arrestations soient motivées par des considérations politiques, ou concernent des personnes soupçonnées de soutenir le groupe armé qui s’est emparé de certaines régions de l’Est de la RD Congo. » Selon l’ONG, le CNC a bien « élargi ses attributions en procédant à des arrestations, des interrogatoires et des détentions au secret, sans supervision judiciaire ».
Des cachots secret au stade des Martyrs ou à l’ONATRA
Les arrestations sont généralement menées par des membres de la Garde républicaine ou de la Police nationale congolaise, sans aucun mandat et avec le refus d’accéder à des avocats. Les personnes interpellées sont transférées alors vers des centres de détention secrets, installés dans des bâtiments sans lien avec le CNC : stade des Martyrs, bureaux de l’Office national des transports (ONATRA). « Ce n’est qu’ensuite qu’ils ont été transférés vers d’autres lieux à Kinshasa, y compris des chambres privées, possiblement dans des hôtels » précise l’enquête de Human Rights Watch. Des membres de famille de personnes victimes de disparitions forcées ont indiqué avoir écrit aux autorités « pour demander où se trouvaient leurs proches afin qu’ils puissent leur rendre visite, mais ils n’ont reçu aucune information ». Les anciens détenus interrogés indiquent que les questions posées lors des interrogatoires « avaient peu à voir avec le cyberrenseignement et reposaient sur des accusations de collusion avec le groupe armé M23 » ou « sur leurs opinions politiques d’opposition ». Cinq détenus ont été ensuite transférés vers les systèmes judiciaires militaires et civils et mis en examen pour « atteinte à la sûreté de l’État ou outrage au chef de l’État ».
« Leur immunité parlementaire n’avait aucune importance »
Dans les témoignages recueillis par Human Rights Watch, le CNC apparaît comme un instrument de police politique. En décembre 2025, 12 députés d’opposition ont été arrêtés pour avoir soutenu le président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe, « que le parti au pouvoir a finalement évincé de son poste ». Selon un ancien détenu, les députés interpellés « ont eu les yeux bandés lorsqu’ils ont été emmenés à l’ONATRA, où ils ont été accusés de corruption. On leur a dit que leur immunité parlementaire n’avait aucune importance avant qu’ils ne soient finalement libérés dans la nuit et tôt le lendemain matin ». Pourtant, dans un courrier adressé à Human Rights Watch, Jean-Claude Bukasa, directeur et coordinateur du CNC, écrit le 17 février que le CNC « ne dispose d’aucun pouvoir d’arrestation ni de détention » des personnes.
La RDC fait face à « diverses tentatives de déstabilisation ».
Pour Human Rights Watch, « les opérations d’arrestation et de détention abusives du CNC violent le code de procédure pénale de la RD Congo et le droit international relatif aux droits humains ». Lewis Mudge estime que le CNC procède à des arrestations et à des détentions « pour des raisons de sécurité discutables et nous ne savons toujours pas combien de personnes sont encore en détention ». L’ONG demande aux autorités de libérer les personnes détenues et d’enquêter sur les opérations du CNC. Le gouvernement congolais a contesté ces allégations et indique que « plusieurs personnes mentionnées dans ce rapport ont été identifiées et certaines libérées, tandis que d’autres ont été présentées devant les juridictions compétentes ». Les autorités congolaises affirment que « les visites ont été autorisées au profit des familles ainsi qu’aux représentants de Human Rights Watch ». Enfin, le gouvernement explique que « les opérations conduites par les services compétents » s’inscrivent dans le contexte de la guerre à l’Est avec l’AFC/M23 et le Rwanda, et qu’il doit faire face à « diverses tentatives de déstabilisation ».
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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