Pour la prochaine présidentielle, la RDC fait de nouveau face au piège du « glissement » des élections. Le grand flou sur le recensement de la population, l’identification des électeurs, le manque de financement, la guerre à l’Est… L’incertitude plane sur la tenue effective des élections dans les délais.

Sur le papier, l’idée semblait bonne : vouloir réaliser une seule et grande opération regroupant à la fois le recensement de la population, la mise à jour des cartes nationales d’identité et l’enrôlement des électeurs pour la prochaine présidentielle de 2028. Le premier avantage était de connaître enfin la population exacte de la République démocratique du Congo (RDC), dont le dernier recensement datait… de 1984. Le second avantage était de réaliser trois opérations en une avec les mêmes équipes, les mêmes kits biométriques et des économies d’argent substantielles à la clé. Au final, la RDC pouvait espérer disposer d’un fichier unique et fiable de la population, et mettre à jour son fichier électoral, dont la carte d’électeur servait, jusque-là, de pièce d’identité. Mais au Congo, il est rare que tout se passe comme prévu.
La machine à « glisser » s’est enclenchée… comme en 2015
Dans une récente note, l’institut de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence, Ebuteli, s’inquiète des retards techniques, du manque de financement et des déclarations du président Félix Tshisekedi liant le scrutin à la fin de la guerre à l’Est. Des inquiétudes qui pourraient déboucher sur un report des élections générales prévues en 2028. Et comme en 2015, la machine à faire « glisser » le calendrier électoral semble de nouveau s’être enclenchée. Car l’idée d’extraire le fichier électoral du fichier général de la population remonte à 2014, sous la présidence de Joseph Kabila, explique les chercheurs d’Ebuteli. Et déjà, l’opposition et la société civile redoutaient une manoeuvre pour reporter le scrutin, alors que Joseph Kabila n’était plus en mesure de se représenter pour un troisième mandat. Une situation identique à celle de Félix Tshisekedi aujourd’hui qui termine son deuxième et dernier quinquennat. Les manifestations de protestation s’enchaînent, forçant le pouvoir à retirer l’article litigieux de la loi. Finalement, le « glissement » du calendrier électoral aura quand même lieu, repoussant le scrutin de 2016 à 2018. Joseph Kabila aura obtenu 2 années supplémentaires dans le fauteuil présidentiel.
Un délai difficilement tenable
L’idée de relancer les opérations de recensement de la population « dans des délais idéaux » refait surface en 2021 sous le gouvernement Sama Lukonde, sans présenter « l’identification de la population comme une condition préalable à l’organisation des élections ». Mais pour réaliser le couplage entre le recensement et le fichier électoral, cela nécessitait « une coordination étroite entre les principales institutions chargées des données démographiques : l’Office national d’identification (ONIP), la Commission électorale (CENI), l’Institut national de la statistique (INS), ainsi que le Bureau central du recensement (BCR). » Jusque-là, l’identification des électeurs était assurée par la seule CENI. Mais deux défis majeurs attendent le lancement des opérations de recensement : leur financement et leur délai de réalisation. Le coût du recensement est alors évalué à 192 millions de dollars et « devrait se dérouler sur 30 mois à partir de la mise à disposition des financements ». Un délai « qui rend peu probable la disponibilité, avant les élections initialement prévues en 2028 », estime la note d’Ebuteli. Enfin, des tensions entre les différentes institutions censées mutualiser leurs moyens ont fini par éclater, pour finalement se terminer par la séparation des opérations d’identification et d’enrôlement des électeurs par la CENI, et les opérations de recensement de l’ONIP et de l’INS.
L’enrôlement des électeurs toujours au point mort
Retour donc à la case départ… ou presque. « La mutualisation instaurée en 2022 entre la CENI, l’ONIP et les structures chargées du recensement n’a pas non plus été abandonnée, explique la note d’Ebuteli. À ce stade, le gouvernement n’a pas indiqué qu’il souhaitait conditionner les élections prévues en 2028 à la finalisation de l’identification de la population ». L’autre source d’inquiétude provient du financement de la CENI. Pour l’année 2025, seules 54% des sommes ont été versées par le gouvernement à la centrale électorale. Et donc, « l’enrôlement des électeurs par la CENI n’a toujours pas réellement démarré conformément à sa propre feuille de route », pointent les chercheurs. Entre une CENI sous-financée, un recensement qui prendra des années, et l’articulation problématique entre l’identification de la population et le calendrier électoral, l’incertitude est donc totale sur les scrutins à venir.
Conflit à l’Est, projet constitutionnel, opération « ville morte »…
Peut-être est-il déjà trop tard pour que les Congolais puissent espérer voter à la présidentielle de 2028 ? Car une autre raison pourrait pousser le gouvernement à repousser les élections : le conflit qui sévit à l’Est du pays, où une partie du Nord-Kivu et Sud-Kivu sont actuellement occupés par les rebelles de l’AFC/M23, appuyés par le Rwanda voisin. Et « last but not least », dans ce contexte déjà brûlant, une crise politique couve à Kinshasa avec la relance du débat hautement inflammable sur le changement de Constitution. La majorité présidentielle plaide pour une nouvelle loi fondamentale qui, selon l’opposition, pourrait permettre à Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat, ce que lui interdit la Constitution actuelle. Un projet de référendum est aujourd’hui dans les tuyaux à l’Assemblée nationale, largement caporalisée par le camp présidentiel. L’opposition redoute le déverrouillage des articles 219 et 220 sur la durée et le nombre de mandats présidentiels. Mercredi 3 juin, les opposants au projet constitutionnel appellent à une journée « ville morte ». Un scénario qui rappelle celui de la crise pré-électorale de 2015, alors que Joseph Kabila tentait de s’accrocher au pouvoir, et où Félix Tshisekedi était encore dans l’opposition, et soutenait les opérations « ville morte ».
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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