Le sit-in de l’opposition contre le projet constitutionnel qui permettrait au président Félix Tshisekedi de rester au pouvoir a été violemment réprimé à Kinshasa. Face à un Parlement caporalisé par le camp présidentiel, l’opposition met la pression dans la rue alors que le pays plonge dans une crise politique inquiétante.

Les scènes de chaos dans les rues de Kinshasa ce vendredi avaient comme un air de « déjà vu ». Car, en République démocratique du Congo (RDC), les pouvoirs changent, mais les méthodes de répression restent les mêmes dès que l’opposition sort dans les rues. De Mobutu, à Joseph Kabila, jusqu’à Félix Tshisekedi, le scénrio est malheureusement immuable : annonce d’une manifestation de l’opposition, bouclage des lieux par les forces de sécurité, et répression tous azimuts de la police, aidée par quelques nervis au service du pouvoir. Vendredi, l’opposition avait prévu un sit-in devant le Parlement pour protester contre le projet de la majorité de modifier la Constitution et de pouvoir offrir un troisième mandat à Félix Tshisekedi, qui ne s’est pas caché de l’accepter… « si le peuple le veut ». Et justement, trois jours avant la mobilisation de l’opposition, l’Assemblée nationale avait adopté, comme un seul homme, la loi sur l’organisation du référendum, porte d’entrée indispensable pour changer la Constitution. Une proposition de loi qui a ensuite été transmise au Sénat en seconde lecture.
Les sièges des partis d’opposition attaqués et pillés
Ce vendredi, les opposants étaient donc chauffés à blanc pour aller manifester devant le Parlement. Le gouverneur de Kinshasa avait interdit le rassemblement devant le Palais du peuple, et proposé un autre lieu, ce qu’avaient refusé les organisateurs. Dès le matin, un important dispositif de sécurité avait bouclé les accès à l’esplanade. Plusieurs centaines de manifestants se sont alors heurtés à la police : tirs de gaz lacrymogènes, jets de pierres… La situation a très vite dégénéré. Sur les réseaux sociaux, des images ont montré Martin Fayulu ensanglanté. Delly Sesanga et Jean-Marc Kabund ont également annoncé avoir été blessés. Mais les troubles les plus inquiétants se sont déroulés aux abords des partis d’opposition, dont certains ont été pillés, comme celui d’Alliance pour le Changement de Jean-Marc Kabund, un ancien proche de Félix Tshisekedi tombé en disgrâce.
Une dérive qui rappelle « les heures sombres de la fin du régime Kabila »
Le siège de l’Ecidé de Martin Fayulu a été encerclé par des contre-manifestants proches du pouvoir. Une attaque particulièrement violente que l’opposition attribue aux Forces du Progrès, un mouvement affilié à l’UDPS de Félix Tshisekedi et qualifé de « milice » du pouvoir. L’opposant en exil Moïse Katumbi a dénoncé ces attaques qui se sont déroulées « sous le regard complice des forces de l’ordre ». Pour Martin Fayulu, « ce soir, Félix Tshisekedi a du sang sur les mains (…). Ils visaient vraisemblablement l’élimination physique de certains leaders politiques. N’ayant pas réussi, ils se sont livrés à des passages à tabac d’une extrême brutalité, notamment en nous frappant à la tête ». Le défenseur des droits humains, Jean-Claude Katende a également fustigé « des attaques qui dévoilent le vrai visage du régime Tshisekedi ». Même son de cloche du côté du prix Nobel de la Paix, Denis Mukwege, qui s’alarme du « rétrécissement de l’espace civique et politique dans un climat de répression et d’intimidation à l’encontre des organisations de la société civile, des défenseurs des droits humains et des dirigeants de l’opposition ». Une « dérive » qui rappelle au célèbre médecin « les heures sombres de la fin du régime de Joseph Kabila ».
Le pouvoir mobilise
Le premier bilan humain de la mobilisation contre le projet de changement de la Constitution est lourd. Dans un communiqué, le parti de Jean-Marc Kabund annonce 189 blessés dans ses seuls rangs, et le saccage de ses locaux. La Belgique a été la première, et la seule, à dénoncer « l’usage excessif de la violence ». L’Union européenne, par la voix du porte-parole de la Haute Représentante a timidement plaidé pour « la liberté de manifester pacifiquement dans le cadre de la loi ». Les autorités congolaises ont « condamné les incidents survenus lors de la manifestation de l’opposition » et annoncé vouloir en établir « avec précision les circonstances ». « Les services compétents ont été instruits de procéder à toutes les vérifications nécessaires », a indiqué le ministère de la Communication. En attendant, le pouvoir s’active pour mobiliser la population autour du changement de la Constitution. Les universités ont été sommées d’organiser des colloques sur le sujet. Tout un programme.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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