Cofondatrice avec son mari Alain du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) qui traque les exterminateurs de Tutsi réfugiés en France pour les signaler à la justice, Dafroza Gauthier est décédée d’un cancer à Reims le 3 octobre à 72 ans. Sa santé était son dernier souci. Son mari, ses enfants, sa famille et ses innombrables amis pleurent une femme exceptionnelle.

Par Eugénie et Jean-François DUPAQUIER
Depuis la création du CPCR en 2001, Dafroza et son époux Alain se sont voués à un combat essentiel : identifier les « génocidaires » qui ont fui le Rwanda pour la France après leurs crimes de 1994. Ces derniers se croyaient à l’abri des poursuites en obtenant souvent leur naturalisation, y ajoutant parfois un changement de nom.
Pour les retrouver et documenter les crimes dont ils étaient accusés, Dafroza et Alain arpentaient les collines du Rwanda, visitant les détenus, fouillant les archives. Un combat incessant leur valant menaces et persiflages, sans jamais se décourager. Un combat qui leur a permis de produire auprès de la justice française des dossiers déclenchant le travail de juges d’instruction et des renvois en cours d’assises : huit condamnations à ce jour, dont sept définitives. Bien que compétente pour juger des crimes de génocide, de tortures, d’actes de barbarie, de crimes de guerre commis à l’étranger etc., dont les auteurs se trouvent sur le sol français, la justice de notre pays ne se serait jamais mise en branle sans la ténacité de Dafroza et d’Alain Gauthier ainsi que de tous les membres du CPCR.
Dafroza Gauthier, une « Intwali »
Ce combat est devenu leur seconde vie. Il faut dire quelques mots de la personnalité de Dafroza. Au Rwanda, on parle d’une « Intwali ».
Littéralement, une héroïne, en quelque sorte une Samouraï. A sa façon élégante, avec sa voix douce, chantante et empreinte de détermination, elle cochait tous les codes de l’honneur dans le plus noble des combats.
« La justice, pas la vengeance »
Il nous semble que le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) condense ces vertus par sa formule : « La justice, pas la vengeance ».
Le monde du génocide, y compris pour les personnes éprises de justice, n’est pas avare d’affreuses gratifications, avec des souffrances, morales et physiques de toute nature. Personne n’en sort indemne. La fidélité aux vertus essentielles ne protège pas davantage les corps que les âmes. Cependant, Dafroza et Alain n’ont guère pensé à leur fatigue personnelle et aux signes des maladies. Dafroza n’a pas senti venir son cancer. Il a été diagnostiqué beaucoup trop tard.
Parties civiles dans tous les procès de génocide à Paris, Dafroza et Alain ne pensaient qu’à témoigner des raisons de leur combat pour la justice.
Au total, le CPCR a fourni à la justice française plus de 30 dossiers documentés de suspects. L’une des instructions a abouti au procès de l’ex-adjudant-chef de gendarmerie Philippe Hategekimana [1] (devenu Philippe Manier après sa naturalisation bâclée). Ce lundi 19 juin 2023, le témoignage de Dafroza marque les esprits. Comme chaque fois. Lorsque Dafroza parle, les avocats des accusés se taisent.
En kinyarwanda, on dit « Ijoro libarwa n’uwaligenze »
En kinyarwanda, on dit « Ijoro libarwa n’uwaligenze », ce qui signifie « seul celui qui a passé la nuit peut la raconter ».
Qui mieux que Dafroza peut parler de sa vie, des souffrances des Tutsi, du complot de leur extermination ? Nous extrayons les passages suivants d’un long témoignage de Dafroza au procès à Paris de l’ancien préfet de Gikongoro, Laurent Bucyibaruta[2] :
« Je suis née au Rwanda, le 4 août 1954 à Astrida, devenue Butare après l’indépendance […] dans une famille d’éleveurs Tutsi. […] Mes parents habitaient la colline de Rwamiko où ils étaient arrivés peu de temps avant ma naissance, deux ou trois ans je crois . […]
« Les souvenirs de ma petite enfance à Rwamiko et dans le Nyaruguru sont ceux d’une vie de petite fille, joyeuse et insouciante… une mémoire parcellaire, avec des souvenirs parfois flous et d’autres bien précis… […]
« Je me souviens surtout de ces odeurs de nourriture de ma mère et qui me remontent parfois dans mes moments de spleen…
« Je me souviens aussi de ces chamailleries avec mes cousins pour avoir cette espèce de galette qui n’était autre que du riz cuit et brûlé au fond de la casserole que l’on mangeait comme un biscuit…
« Je me souviens de ces odeurs de fruits de chez nous que je ne retrouve nulle part ailleurs, et que l’on cueillait et mangeait sous les arbres : amapera, amatunda, ibinyomoro, de petites framboises sauvages, des cœurs de bœuf et d’autres espèces encore… ! […]
« Je me souviens du miel cueilli brut et stocké dans de petites cruches en terre à goulot très étroit, de chez ma tante, que l’on subtilisait avec nos petites mains quand on était enfant…
« Je me souviens de ces veillées « ibitaramo » autour du feu le soir où des chants pastoraux s’alliaient à des danses traditionnelles, avec des contes, imigani, et des devinettes, ibisakuzo …[…]
« Je me souviens des dimanches, où on se levait tôt pour nous préparer et partir à la messe à Kibeho. Il fallait vérifier la veille que nos petites robes blanches et nos sandales du dimanche étaient bien apprêtées […] Kibeho était surnommée déjà « la Terre Sainte » avant même les apparitions de la Vierge datant des années 1980.
« Très vite et très tôt, la violence s’est invitée dans nos familles »
« Nos grandes familles se visitaient et avaient l’air de bien s’entendre. Elles aimaient se retrouver autour de la dot (lors des mariages traditionnels) ou d’autres événements festifs ou douloureux, comme les enterrements.
« Mais ce bonheur de l’enfance fut éphémère car très vite et très tôt, la violence s’est invitée dans nos familles, en cette fin d’année 1959, début 1960.
« Je me souviens de ce moment où mon père est venu annoncer la mort du roi Mutara III Rudahigwa. C’était la stupeur à la maison, les adultes étaient bouleversés, ma mère catastrophée s’essuyant discrètement les yeux… mais ce n’est que plus tard que je comprendrai la portée de cet événement.
« Notre instituteur décapité à la hache »
« Notre colline de Rwamiko fut sous tension jusqu’à l’assassinat de notre instituteur, Ludoviko, il sera décapité à la hache. Il était très aimé sur notre colline. Je vois ma mère prise de panique, lorsqu’un voisin vient lui souffler quelque chose à l’oreille, je la vois rassembler quelques petites affaires dans des malles. Je comprends avec mes yeux d’enfant que la situation n’est pas normale. Mes cousins arrivent en début de soirée et nous partons chez mon oncle et ma tante Ngenzi à Runyinya. Un premier regroupement familial commençait.
« Nous avons échappé à la mort une première fois »
« Dès le lendemain, notre maison a été brûlée, nos biens pillés, je ne suis jamais retournée à Rwamiko. Nous avons échappé à la mort une première fois. Une grande période d’errance commençait pour nous et pour nos familles…
« C’est alors que Rwamiko va s’embraser avec son lot de morts, elle va être la première colline dans cette vague de violence et de chasse aux Tutsi. On tue avec la même cruauté que plus tard en 1963 et en 1994. Les Tutsi sont tués à la machette et au gourdin, brûlés dans leur maison, enterrés vivants ou jetés et noyés dans la rivière Mwogo ou Akavuguto dès qu’ils essayaient de s’enfuir…A Rwamiko, on tue indistinctement les enfants et les vieillards déjà, ce qui n’était pas courant à cette époque où les adultes masculins étaient plutôt la cible, sauf dans le Bufundu voisin. […]
« Dès la mort du roi, nos familles ont été menacées surtout ceux qui travaillaient dans l’administration coloniale. Certains de mes oncles ont fui le pays à cette époque, d’autres ont été jetés en prison, d’autres assassinés… […]
« Certains de mes oncles ont fui, d’autres ont été assassinés »
« L’année 1963 fut une année meurtrière et sanguinaire dans la préfecture de Gikongoro. On parle de 20 000 morts. Bertrand Russell, mathématicien et philosophe anglais, parle du « petit génocide » de Gikongoro dans le journal Le Monde daté du 6 février 1964 : « Le massacre d’hommes le plus horrible et le plus systématique auquel il a été donné d ’assister depuis l’extermination des Juifs par les nazis ».
« A 9 ans, je dois la vie sauve à l’église de Kibeho où nous avons trouvé refuge avec ma mère, ma soeur, ma famille proche et d’autres Tutsi de notre région. Nous avons échappé à la mort une deuxième fois. Les miliciens ne massacraient pas dans les églises à l’époque, ce qui ne fut pas le cas en 1994 où ce tabou a volé en éclats et où les églises sont devenues des lieux d’exécution. Kibeho n’échappe pas à cette règle, elle a englouti des milliers de Tutsi de la région, elle a emporté nos êtres si chers, le 14 avril 1994…
« Nous avons échappé à la mort une deuxième fois »
« A la suite de ces massacres de 1963, beaucoup de rescapés de nos familles ont été déplacés dans la région du Bugesera, au sud-est de Kigali. C’était à l’époque une région habitée de bêtes sauvages, une région inhospitalière, sans eau potable, une région où sévissait la mouche tsé-tsé. Des familles entières ont été décimées sans possibilité de soins.
« Les Tutsi, contraints à l’exil en 1963, ayant survécu à la mouche tsé-tsé, ayant survécu aux massacres de 1992, vont périr en masse en 1994. Le génocide les a emportés en masse. Nous avons été réfugiés à l’intérieur de notre propre pays.
« Nous étions des citoyens de seconde zone, nous Tutsi, avec nos cartes d’identité sur lesquelles figurait la mention « Tutsi ». Nous étions des étrangers chez nous.
« Nous avons été réfugiés à l’intérieur de notre propre pays »
« Je suis allée en pension très jeune, de la 3e à la 6e primaire, chez les religieuses « Benebikira » à Kibeho, avec d’autres enfants Tutsi, dont ma cousine Emma. Notre grande cousine, sœur Victorine, était dans ce couvent et veillait sur nous ! […] Plus tard, après mes années de collège à Save, à 10 km de Butare, quand j’entre au Lycée Notre-Dame à Kigali à environ 130 km, je devais me munir d’un « laisser passer » délivré par la préfecture. Je n’étais pas la seule.
Au fameux pont de la rivière Nyabarongo, au pied du mont Kigali, nous devions descendre du bus pour présenter nos papiers . Tous les Tutsi subissaient le même sort. Nous étions contrôlés au faciès. Cette opération pouvait prendre quelques heures, nous étions souvent « humiliés, et ces souvenirs restent gravés dans nos cœurs et nos mémoires…
« Nous avons grandi dans cette ambiance de peur et d’exclusion, avec la révolte au fond de nous … ! Enfant, notre mère nous a appris à nous taire, à nous faire petit, pas de vague : à l’école, au collège, au lycée, dans la rue, à l’église, partout, il ne fallait pas se faire remarquer, et vivre caché !
« Nous avons grandi dans cette ambiance de peur et d’exclusion »
« J’ai eu la chance d’aller à l’école et de poursuivre une scolarité normale. Beaucoup de Tutsi, surtout des garçons, ne pouvaient pas accéder à l’école secondaire de l’Etat. C’était la période des quotas.
« C’est en ce début 1973 que j’ai quitté mon pays pour me réfugier au Burundi après la période des pogroms de cette époque. Chassés des écoles, des lycées, des universités, de la fonction publique, et autres emplois du secteur privé, les Tutsi vont de nouveau se réfugier dans les pays limitrophes et grossir les effectifs des années précédentes, ceux de nos vieilles familles d’exilés depuis 1959.
« J’entends encore notre mère nous dire, en ce début février 1973, avec ma sœur, qu’il fallait partir et le plus vite possible. Elle avait peur de nous voir tuées ou violées sous ses yeux, nous dira-t-elle plus tard… Ce fut une séparation très douloureuse, j’ai hésité… Je me souviens de ces moments si tristes, si déchirants… à la nuit tombée, où il fallait partir très vite, sans se retourner…
« Partir très vite, sans se retourner »
« Après notre départ, notre mère fut convoquée par le bourgmestre de notre commune, un certain Jean-Baptiste Kagabo, et mise au cachot communal. On lui reprochait son manque de civisme, à cause de notre fuite. Elle en sortira le bras droit en écharpe, cassé, nous dira-t-elle plus tard. Je me sentais coupable d’avoir fui, et de l’avoir abandonnée !
« Je vous épargne le récit de ce périple en pleine nuit à travers les marais de la Kanyaru, le fleuve qui sépare le Rwanda du Burundi. Une traversée interminable en deux jours, à travers les papyrus, où le groupe de nos amis de Butare nous ayant précédés n’aura pas cette chance : ils ont été sauvagement assassinés par les passeurs, ces piroguiers qui voulaient prendre leur maigre magot… Nous avons eu de la chance, et nous avons pu regagner le nord du Burundi, près de Kirundo, au bord de l’épuisement, mais sans trop de dégâts. Cette traversée revient souvent dans mes rêves ou mes cauchemars, nous avons échappé une troisième fois à la mort avec ma sœur.
« Echappé une troisième fois à la mort »
« Un camp du HCR nous attendait à Kirundo, avec ses bâches bleues, comme seul abri de fortune. Vivre un exil forcé est une expérience qui forge le reste de votre vie.
« Après quelques jours, nous avons pu regagner Bujumbura. Je n’y resterai que six mois et j’ai rejoint mon grand frère François à Bruxelles où j’ai pu poursuivre mes études.
« Alain et moi nous sommes mariés en 1977 et je suis venue habiter la France. Ensuite ce sont des années sans histoires, une vie de famille ordinaire avec nos trois enfants. Nous avons pu retourner au Rwanda régulièrement voir ma mère et les quelques familles qui s’y trouvaient encore.
« En 1989, notre dernier voyage en famille »
« Notre dernier voyage en famille, à Butare, date de l’été 1989, notre plus jeune, Sarah, avait un an. Je me souviens encore de cet incident où lorsqu’on arrive à la Kanyaru, au poste frontière avec le Burundi, la police rwandaise des frontières nous immobilise. Elle laisse passer tous les véhicules, sauf le nôtre. Ils nous ont fait attendre une journée entière, avec nos jeunes enfants. Nous avions des papiers en règle, des passeports français en règle, tout était en ordre, mais ils vont trouver le moyen de nous humilier, une fois de plus, sans explication, j’étais révoltée.
« La guerre éclata le 1er octobre 1990. Mon frère suivait de très près l’évolution politique du pays via le Front. Il avait aussi beaucoup d’amis militants des droits de l’homme sur place, comme Fidèle Kanyabugoyi et Ignace Ruhatana, membres fondateurs de l’association Kanyarwanda. Ignace sera assassiné au petit matin du 7 avril et Fidèle le 11 avril 1994, La quasi-totalité des membres de Kanyarwanda subiront le même sort.
« Février 1994, un voyage cauchemardesque »
« En cette fin février 1994, je pars seule au Rwanda voir ma mère qui se reposait en famille à Kigali chez mes cousins. Ils habitaient Nyamirambo, près de la paroisse Saint-André. […] En cette fin février 1994, ce fut un voyage cauchemardesque. J’arrive à Kigali le jour du meeting du MDR qui avait lieu au stade de Nyamirambo, sur les hauteurs de notre quartier, sous le Mont Kigali. A la sortie du stade, c’était des bagarres entre milices de la CDR, du MRND, du MDR, et du PSD, mais on s’en prenait surtout aux Tutsi, les bouc-émissaires de toujours. C’est une période où la radio RTLM était à l’œuvre, et où elle diffusait nuit et toujours ses messages de haine, et d’appel aux meurtres en citant des listes de Tutsi à tuer ainsi que leur quartier de résidence.
« A Kigali, durant cette période, des Tutsi étaient attaqués à leur domicile, et étaient tués, sans aucun autre motif si ce n’est être des « complices du FPR » !
« J’aurais aimé faire exfiltrer ma famille »
« Dans la nuit du 21 février 1994, le ministre des travaux publics, Félicien Gatabazi, président du PSD, est assassiné. En représailles, les partisans de Gatabazi ont assassiné Bucyana Martin, le leader de la CDR, le parti des extrémistes. Très rapidement, certains quartiers de Kigali étaient quadrillés et attaqués. Je pense au quartier de Gikondo où habitait Bucyana , mais aussi nos familles […]. Les Interahamwe de Gikondo étaient réputés pour leur cruauté. En ce mois de février, les Tutsi de Kigali ont de nouveau fui dans les églises et dans d’autres lieux qu’ils croyaient sûrs , comme au Centre Christus le couvent des jésuites à Remera. Cette semaine fut particulièrement meurtrière à Kigali alors qu’ailleurs, dans le pays, il y avait un calme relatif. […].
« J’évoque cette période avec beaucoup de tristesse. J’aurais aimé faire exfiltrer ma famille, surtout les plus exposés, comme mon cousin Canisius, pour qu’ils puissent quitter Kigali. Mais il était déjà trop tard… Kigali était bouclée par toutes les sorties, on ne passait plus quand on était Tutsi. […] Ma mère était très inquiète, et elle me dira qu’il faut fuir le Rwanda le plus vite possible, comme en 1973… « Cette fois-ci, tu as ton mari et des enfants, il ne faut pas que la mort te trouve ici et que l’on périsse tous en même temps » ! Elle ne se faisait plus d’illusion ! Par l’aide d’un ami, j’ai pu avancer ma date de retour… ! Je venais d’échapper à la mort pour la quatrième fois.
« Moi, j’ai pu sauver ma peau, mais pas eux ! »
« Le retour en France en ce mois de mars 1994 fut très dur, avec ce sentiment de culpabilité qui ne me quittait jamais… Je me sentais coupable et lâche de les avoir laissés, de les avoir abandonnés dans ces moments critiques…! Nous prendrons des nouvelles régulièrement par l’intermédiaire d’un ami. Au vu de l’insécurité grandissante, ma famille a fini par se réfugier à la paroisse Saint-André pendant la semaine qui a suivi mon retour en France.
« A Reims, Alain, se met à alerter de nouveau : il écrit à François Mitterrand, mais c’est un cri dans le désert ! Le 6 avril 1994, je ne me souviens plus exactement de cette soirée en famille. Je me souviens surtout de la matinée du 7 avril, très tôt, où Alain qui écoutait RFI m’a annoncé la chute de l’avion et la mort du président Habyarimana. Dans la foulée, je téléphone à mon frère à Bruxelles pour avoir des nouvelles fraîches. Mais avant même de quitter la maison pour aller au travail, je reçois un coup de fil d’une amie compatriote, journaliste à RFI, Madeleine, qui m’annonce l’attaque du couvent des Jésuites à Remera, à Kigali et de la famille Rugamba Cyprien, un historien, ami de la famille. Nous avons perdu beaucoup d’amis prêtres, au centre Christus, ma cousine Supera et Christine Burasa, ma petite cousine. Mon frère m’apprend également le sort incertain des personnalités de l’opposition. Moi j’ai pu sauver ma peau, mais pas eux !
« Ma mère, Suzana Mukamusoni, 70 ans, est assassinée de deux balles dans le dos »
« Avec le voyage que je venais de faire, j’ai compris que la machine était en marche ! Au matin du 7 avril, peu avant 6 heures, nous apprendrons que des militaires ont investi la maison à Nyamirambo. […] Les nôtres vont réussir en ce matin du 7 avril à rejoindre l’église Charles Lwanga, en face, de l’autre côté du boulevard, moyennant une somme d’argent. D’autres Tutsi du quartier les rejoindront.
« Le 8 avril peu avant 10 heures, des miliciens accompagnés de militaires attaquent l’église. Ils demandent aux réfugiés de sortir. Des coups de feu sont tirés, des grenades explosent, des corps tombent et jonchent le sol tandis que d’autres réfugiés tentent de s’enfuir. Presque le même scénario qu’à l’église de Kibeho et partout ailleurs dans le pays…
« Ma mère, Suzana Mukamusoni, âgée de 70 ans, est assassinée de deux balles dans le dos au pied des escaliers. Notre voisine Tatiana tombera à ses côtés avec son petit-fils de deux ans qu’elle portait dans le dos. Les trois sont mortellement touchés, ils ne sont pas les seuls, d’autres victimes jonchent la cour, tuées ou grièvement blessées, comme Gilberte, la femme d’un cousin, un des occupants de la maison. Elle sera évacuée par la Croix rouge sur Kabgayi près de Gitarama. Elle est la seule survivante sur les 14 occupants de la maison.
« C’est en fin de journée du 8 avril que j’apprendrai la mort de ma mère. Alain a pu avoir au téléphone un des prêtres de la paroisse, le Père Henry Blanchard, qui lui apprendra le décès de maman.
« Nous avons même été privés de leurs dépouilles »
« Mes cousins seront tués plus tard. Canisius Kagambage sera fusillé le 6 juin 1994 à Nyamirambo chez les Frères joséphites où il avait réussi à se cacher, avec environ 70 autres Tutsi dont 5 frères joséphites. Nous avons retrouvé sa dépouille lorsque la fosse de chez les Frères a été ouverte, grâce à sa carte d’identité dans la poche de son pantalon. Quant à ma cousine Geneviève, elle sera tuée le 10 juin, à quatre jours d’intervalle, avec la centaine de réfugiés de la paroisse Saint-André ! Elle sera jetée dans une fosse commune d’un quartier de Nyamirambo, avec les autres, dont une centaine d’enfants.
Ils ont été jetés vivants pour beaucoup d’entre eux, comme à Kibeho, à Murambi et ailleurs. Les miliciens y ont mis des pneus et de l’essence et les ont brûlés. Et lorsque la fosse a été ouverte en 2004, on n’a pas trouvé de corps, juste des bouts de rotules et quelques mâchoires ! Nous avons même été privés de leurs dépouilles.
« Il arrive même que l’on se chamaille autour de ces fosses du désespoir »
« Dans cette Cour d’assises, vous avez écouté des rescapés qui cherchent à savoir où se trouvent les restes de leur famille. Difficile d’entamer un travail de deuil !
« Je me souviendrai toujours de ce mois de juin 2004, où nous avons dû partir précipitamment, Alain et moi, lorsqu’une amie nous a annoncé qu’une fosse commune avait été identifiée à la paroisse Saint-André. Nous retournons à Kigali, l’ouverture de cette fosse commune s’est faite en présence des familles venues de partout et quelques rescapés de Nyamirambo.
« Ce sont des moments difficiles. Difficile de contenir ses émotions. Il arrive même que l’on se chamaille autour de ces fosses du désespoir, où chacun pense reconnaître le sien. On va scruter le moindre signe distinctif, un habit, un bijou, une chaussure… des odeurs qui ne vous quitteront plus, elles restent imprimées pour toujours dans le cerveau.
« Pour ma part, je me contenterai d’un bout de bracelet en cuivre et d’un chapelet »
« Dans cette fosse commune de la paroisse Saint-André, deux corps seulement ont été formellement identifiés ; il s’agit d’un jeune basketteur de 20 ans, Emmanuel, je crois, reconnu par son frère. Son corps entier va apparaître, en tenue de sport, maillot orange fluo, numéro 14, il semblait dormir d’un sommeil profond , la tête enfoncée dans ce sol rouge sableux de la paroisse. « L’autre corps était celui d’un jeune enfant de 7 ans, identifié par son cousin, grâce à ses habits.
« Pour ma part, je me contenterai d’un bout de bracelet en cuivre et d’un chapelet comme uniques signes distinctifs, en espérant que c’étaient ceux de ma mère. Je les ai ramenés à Reims pour les montrer à nos enfants.
« En 1994 au Rwanda les Tutsi n’ont pas été enterrés, ils ne sont pas morts sereinement, ni paisiblement, ils sont morts dans des souffrances atroces, affamés, assoiffés, humiliés, décapités, brûlés vifs, chassés et tués comme des gibiers, leurs corps dépecés ont été jetés à moitié vivants, à moitié morts dans d’énormes trous, dans des latrines, dans des rivières, des corps mangés et déchiquetés par des chiens, par des rapaces… leurs corps ont été profanés et niés. Souvenez-vous de ce témoin traumatisé pour avoir vu les cadavres de ses parents dénudés. […]
« Tous ces lieux martyrs, tout ce sang versé, le sang des innocents ils n’avaient commis d’autre crime que d’être nés Tutsi »
« Les Tutsi de Kibeho, les Tutsi de Murambi, de Cyanika, les Tutsi de Kaduha, les élèves de Marie Merci, les prisonniers tutsi de Gikongoro, les prêtres, et partout ailleurs sur les collines, ils ont tous subi le même sort ! Tous ces lieux martyrs, tout ce sang versé, le sang des innocents ils n’avaient commis d’autre crime que d’être nés Tutsi !
« Nos morts hantent toujours nos esprits, en particulier certains, les enfants surtout, emportés dans leur innocence, emportés sans rien comprendre. Difficile de les oublier. Nous avons écouté Hildgarde Kabagwira qui s’est évanouie en visitant la salle où est exposé le corps des enfants à Murambi. Elle n’y est jamais retournée… ! Personne ne peut sortir indemne de Murambi. […] Nos cœurs restent leurs seuls tombeaux.
« Le génocide c’est le mal absolu, le mal dont on ne guérit jamais »
« Du côté de ma mère, dans la région de Butare, aucun survivant retrouvé à ce jour ! Des familles entières disparues à jamais, vous en avez entendu parler dans cette cour d’assises par les survivants-rescapés. Le génocide c’est le mal absolu, le mal dont on ne guérit jamais.
« Après le génocide pourtant, une seconde vie commence. Une vie bancale, à la recherche d’un nouvel équilibre. Une vie chaotique parfois, une vie en survie. Cette vie peuplée de souvenirs et de souvenances, elle est celle d’une « mémoire trouée ». Celle que le génocide nous a laissée en héritage, elle est celle de l’« abîme et du néant », celle d’un silence assourdissant. Notre première vie s’est arrêté brutalement, un jeudi 7 avril 1994. Notre statut a changé avec cet héritage. Nous vivons dans un monde à part, un monde parallèle, comme tous les héritiers de cette « histoire.» Un monde dont il est difficile de partager les codes.
[INTER] « Le génocide nous a définitivement abîmés. Nous sommes devenus des Êtres singuliers »
« Pour ma génération marquée par trente années de lutte contre l’impunité, nous avons une énorme responsabilité. Nous avons traversé toute cette période trouble de 1959 à 1994. Nous sommes les témoins de cette histoire du génocide des Tutsi, nous sommes des passeurs de cette Mémoire, que nous allons léguer aux plus jeunes, aux générations d’après nous. Le génocide nous a définitivement abîmés. Nous sommes devenus des Êtres singuliers.
« IBUKA, Souviens-toi »
« Ibuka, Souviens-toi. Aujourd’hui, dans cette Cour d’assises, je vais me souvenir ; me souvenir de nos familles de Nyaruguru. Je ne suis jamais allée à une commémoration à Kibeho, qui a lieu le 14 avril de chaque année. Je n’arrive pas à trouver de l’énergie pour y aller jusqu’à aujourd’hui… que ma famille me le pardonne ! Je ne suis allée que trois fois à Kibeho depuis le génocide. En 1996, nous y sommes allés avec Alain, et j’avais juré de ne plus y mettre les pieds. L’année 1996, m’a effacé d’un seul trait mes souvenirs d’enfant, je n’ai gardé qu’un spectacle de désolation et de mort… […]
« Monsieur le Président, Mesdames et Monsieur de la Cour,
« Si je me suis constituée partie civile dans ce procès,
… c’est pour faire revivre un peu nos familles disparues, nos Êtres chers, avant que ce procès ne s’achève,
… c’est pour qu’ils retrouvent un peu de leur visage, c’est pour donner un habit à ces corps dépecés, désarticulés, ces corps démembrés, souillés, profanés, dénudés, niés…
… pour essayer de les sortir de ces trous béants de Kibeho , de ces fosses communes où les tueurs les ont jetés,
… c’est tenter de les sortir de ces « tombes sans noms », et les habiller un peu…
… et pour enfin leur donner une sépulture digne par la justice. […]
Ma profonde affection à nos enfants dont l’immense générosité nous a aidés à poursuivre ce travail de « Mémoire et de Justice ». Il n’est pas facile d’avoir des parents comme nous ! Ils nous ont acceptés sans jamais nous juger, sans jamais nous rejeter, bien au contraire, ils nous ont entourés de leur soutien, de leur amour. Nous ne les remercierons jamais assez. »
Aujourd’hui la voix de Dafroza s’est tue. Aujourd’hui et demain, son combat au long cours se poursuit. Essayons de faire nôtres les vertus d’une « Intwali », notre héroïque sœur à toutes et à tous.
Repose en paix, Dafroza, bercée de notre affection.
Intwari ntipfa irasinzira
E. D. et J.-F. D.
___________
[1] Philippe Hategezimana-Manier a été condamné en 2023 à la réclusion criminelle à perpétuité pour sa responsabilité dans le génocide des Tutsi, peine confirmée en appel l’année suivante.
[2] L’ancien préfet rwandais Laurent Bucyibaruta a été condamné le 12 juillet 2022 par la cour d’assises de Paris à vingt ans de réclusion criminelle pour complicité de génocide et crimes contre l’humanité. Ayant interjeté appel, il est décédé avant le second procès.


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