Le président congolais a annoncé les premières modalités d’un dialogue national pour répondre à la crise sécuritaire et politique que traverse le pays. Mais l’exclusion des rebelles, le flou sur le calendrier et une architecture des plus complexes font craindre une simple manoeuvre pour gagner du temps et se maintenir au pouvoir après 2028.

Après plusieurs mois d’atermoiements, le président Félix Tshisekedi a annoncé la prochaine tenue d’un dialogue national réclamé par l’opposition. On en sait donc un peu plus sur le format que devrait prendre le processus, et tout d’abord sur la tonalité générale de l’exercice. Pour le chef de l’Etat congolais, il s’agit d’un dialogue « pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ». Trois thématiques pour tenter d’apaiser les tensions sécuritaires, mais aussi politiques qui secouent la République démocratique du Congo (RDC) depuis plusieurs années. Le dialogue national sera limité à 3 mois maximum et débutera par des consultations dans toutes les provinces du pays pour se terminer par des assises nationales dans la capitale Kinshasa. Ces forums provinciaux réuniront acteurs politiques, société civile, autorités coutumières, confessions religieuses et opérateurs économiques. Au menu : insécurité, tensions communautaires, insuffisances administratives, obstacles au développement… Les assises nationales devront ensuite aboutir à un pacte national dont l’exécution devra être contrôlée par un mécanisme de suivi. Félix Tshisekedi a également annoncé des mesures de confiance et de décrispation politique comme gage de bonne volonté envers l’opposition politique.
Lignes rouges
Mais derrière les bonnes intentions de dialogue du chef de l’Etat, se cache surtout un processus verrouillé et très encadré, visant à ne pas remettre en cause la légitimité du pouvoir en place. L’inclusivité du dialogue se trouve tout d’abord très limitée. Les acteurs qui ont pris les armes seront exclus du dialogue. Félix Tshisekedi renvoie la question des rebelles de l’AFC/M23 au cadre de négociations de Doha. Sans mentionner les noms de Corneille Nangaa, coordonnateur de la rébellion, et de l’ancien président Joseph Kabila, condamné à mort pour son soutien à l’AFC/M23, on suppose que ces deux personnalités ne pourront pas siéger à la table des discussions. « Aucune conquête militaire ne pourra être convertie en légitimité politique », a déclaré le président congolais qui exclut également toute amnistie générale pour crimes de guerre ou crimes contre l’humanité. Corneille Nangaa avait de toute façon refusé de participer à toute discussion avec le pouvoir. Félix Tshisekedi laisse tout de même une petite porte de sortie pour les membres de groupes armés qui accepteraient de déposer les armes et de renoncer à la violence. Le président congolais fixe également une dernière ligne rouge au dialogue : pas de suspension des institutions et pas de remise en cause du choix des Congolais exprimé par les urnes. Enfin, le lieu du dialogue, fixé dans les provinces et à Kinshasa, reste un frein pour de nombreux opposants, notamment ceux qui sont aujourd’hui en exil et qui demandaient un dialogue délocalisé. Certains redoutent une pression politique et judiciaire.
La machine à diviser l’opposition est en marche
Félix Tshisekedi n’a pas dit un mot sur la controverse qui agite la classe politique congolaise autour du projet de référendum constitutionnel qui lui permettrait de briguer un troisième mandat. Un objectif largement assumé par Félix Tshisekedi lui-même, et contesté par l’ensemble de l’opposition. Car si les opposants réclament un dialogue depuis des mois c’est justement pour purger l’épineuse question du changement de la Constitution et du possible troisième mandat. La coalition d’opposition C64 regroupant Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund, Matata Ponyo, projette une grande manifestation le 15 septembre lors de la rentrée parlementaire. D’ici là, la question est de savoir quels seront les opposants qui accepteront les conditions d’un dialogue « made in Tshisekedi » ? L’appel au dialogue a déjà fait des dégâts dans l’opposition. Particulièrement chez Ensemble, le parti de Moïse Katumbi, où deux lignes s’opposent sur la stratégie à tenir : une ligne de compromis tenue par Salomon Kalonda et une plus radicale défendue par Olivier Kamitatu. Au-delà de la bataille d’égos entre ces deux proches de Katumbi, le parti se déchire et le leadership de l’ancien gouverneur du Katanga est bousculé alors que le Congo traverse une crise politique et sécuritaire inédite. La perspective d’un dialogue national a relancé, comme par le passé, la machine à diviser l’opposition. Ce qui n’est pas pour déplaire au camp présidentiel.
Tenir jusqu’en 2028
L’annonce des premières modalités de l’organisation d’un dialogue inter-congolais ne dissipe pas les nombreuses zones d’ombre laissées par le discours présidentiel. Particulièrement sur le calendrier. Aucune date n’a été fixée. De prochaines ordonnances doivent mettre sur pied un comité d’organisation du dialogue, ainsi qu’une commission préparatoire. Et tout cela va prendre du temps, ce qui est aussi un des objectifs de Félix Tshisekedi. Le président souhaite composer un dialogue à sa main et jouer la carte d’un processus gigogne, proche de l’usine à gaz et au timing extensible, qui pourrait le rapprocher de la prochaine présidentielle de 2028 et préparer un glissement du calendrier électoral et une période de transition. Car, en fait, Félix Tshisekedi ne cherche pas une quelconque remise en cause de sa gouvernance, mais plutôt de nouveaux soutiens débauchés au sein de l’opposition pour préparer son maintien au pouvoir et un possible changement de Constitution qui lui permettrait de briguer un nouveau mandat.
« Félix Tshisekedi ne peut pas faire l’économie d’un véritable dialogue inclusif »
Pour le politologue à l’université de Kisangani, Alphonse Maindo, « Félix Tshisekedi applique, avec l’annonce de ce dialogue, les mêmes méthodes que Mobutu ou Kabila vis-à-vis de ses opposants. C’est-à-dire corrompre et débaucher continuellement des figures de l’opposition. Mais on connaît les limites de cette stratégie qui n’a jamais empêché Mobutu et Kabila de perdre le pouvoir. Ces débauchages ne font que retarder l’échéance ». Un autre piège attend Félix Tshisekedi, selon Alphonse Maindo. « Même si, dans un premier temps, le président choisira ses opposants au dialogue, il sera obligé, dans un second temps, d’organiser un second dialogue et de composer avec les plus radicaux. Un dialogue avec des opposants débauchés n’apportera rien. La coalition C64 dit clairement qu’un dialogue ne peut se tenir sans le parti de Joseph Kabila et sans la rébellion. Sinon, il n’y a aucune chance que le territoire soit réunifié ». Le politologue reste persuadé que « Félix Tshisekedi ne peut pas faire l’économie d’un véritable dialogue inclusif ». Mais tout est une question de timing. Comme il est fort à parier qu’un dialogue inclusif le pousse à partager le pouvoir, le président Tshisekedi a tout intérêt à repousser au maximum l’échéance. « Le chef de l’Etat veut terminer son deuxième mandat seul aux commandes, pour que plus tard, après 2028, il puisse accepter de partager le pouvoir puisqu’il sera hors mandat ». En attendant, lors de son allocution, Félix Tshisekedi a promis que ce dialogue ne servirait pas à un simple partage du gâteau, estimant que le Congo a « trop souvent répondu aux crises par le partage du pouvoir plutôt que par la consolidation de l’État ». Reste à savoir s’il tiendra parole.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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