L’ancien président congolais s’est mué en chef rebelle avec une seule ambition : imposer des négociations directes avec Félix Tshisekedi par la force. Un objectif qui devrait pousser la rébellion à reprendre ses offensives.

L’équation sécuritaire se complexifie en République démocratique du Congo (RDC). La reprise en main par Joseph Kabila de la rébellion de l’AFC/M23 sous une nouvelle étiquette risque de fortement modifier la physionomie du conflit. Les intentions du Front pour la Refondation de la Nation (FRN) ont été clairement affichées : « mettre un terme à la tyrannie, par tous les moyens, y compris la force », indique la déclaration du mouvement politico-militaire dévoilée le 12 octobre depuis Goma. Pour l’instant, il est encore difficile de cerner les nouveaux contours du FRN. Est-ce un simple « rebranding » de l’AFC/M23, ou une restructuration plus profonde de la rébellion soutenue par Kigali assortie d’un élargissement politique et militaire ? Joseph Kabila aura-t-il la main sur la puissante branche militaire pilotée par Sultani Makenga ? Quel sera l’avenir des processus de paix en cours, notamment celui de Doha qui engageait jusque-là l’AFC/M23 dissoute et le gouvernement congolais ? Quelle sera la réaction de Kinshasa, des Américains et des pays de la région ? À ce jour, personne n’est vraiment en mesure d’apporter des réponses à ces questions.
Des soutiens régionaux
Pourtant, on peut difficilement penser que Joseph Kabila se soit lancé dans l’aventure sans un minimum de garanties. Même si le condamné à mort par Kinshasa, forcé à l’exil, n’a plus rien à perdre, l’ancien président s’est assuré depuis plusieurs mois d’avoir un soutien politique tacite de certains pays de la région. On pense à l’Afrique du Sud, mais aussi au Zimbabwe, où le Raïs y réside avec son épouse et où il a installé plusieurs de ses entreprises. La Tanzanie, ou la Zambie suivent avec mansuétude la situation. Reste l’Angola, qui n’a toujours pas digéré l’arrivée du Qatar dans la médiation entre l’AFC/M23 et Kinshasa. Joseph Kabila s’est rendu au printemps à Luanda pour rencontrer le président Lourenço. Dans ses tournées africaines, Joseph Kabila et ses proches ont tenté de convaincre les pays de la région que Félix Tshisekedi n’était plus à la hauteur et que l’ancien président était le seul à pouvoir ramener l’ordre en RDC. La « Kabilie » a enfin tenté de rassurer les Etats-Unis, liés par le deal sur les minerais, que les engagements de la RDC seraient honorés.
Contraindre Tshisekedi à négocier
Que cherche Joseph Kabila ? Dans un premier temps, l’ex-chef d’Etat va accentuer la pression sur Félix Tshisekedi pour le forcer à négocier et l’affaiblir. Le retour de Kabila est aussi un règlement de comptes avec son ancien allié qu’il a lui-même placé dans le fauteuil présidentiel. Tshisekedi n’a pas respecté le deal de partage du pouvoir avec le camp Kabila après son arrivée au pouvoir en 2018. Félix Tshisekedi a repris le contrôle total de l’appareil d’Etat, poussant Joseph Kabila à l’exil. Sa condamnation à mort par la justice congolaise et les sanctions des autorités américaines ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, laissant peu d’options à Joseph Kabila pour revenir sur la scène politique. « Un homme condamné à mort et sous sanction est-il plus enclin à la paix ou à jouer la politique de la terre brûlée ? » s’interroge Yvon Muya, docteur en études de conflits et enseignant à l’université Saint-Paul d’Ottawa. Pour le chercheur, la reprise du chemin des armes par Joseph Kabila devrait provoquer « une reprise de l’escalade militaire. On parle quand même d’un ancien commandant en chef de l’armée et fin connaisseur de l’art de la rébellion. Il va apporter son expérience sur le terrain, ce qui change radicalement la trajectoire de ce conflit ».
Vers une reprise des offensives rebelles
Si l’option du dialogue direct imposé à Félix Tshisekedi échoue, la solution militaire reste la dernière option. La rébellion a récemment beaucoup recruté, et Joseph Kabila n’a pas ménagé ses efforts et son portefeuille pour convaincre des membres de l’AFC/M23 et de son réseau sécuritaire de le rejoindre. Le nouveau Front pour la refondation de la Nation pourrait réactiver les offensives militaires, notamment dans la zone de Rubaya, où les Wazalendo, alliés à l’armée congolaise, harcèlent la rébellion depuis plusieurs semaines. Des instructions ont été données dans ce sens. Mais pour accentuer la pression sur Kinshasa, le FRN pourrait également cibler Uvira et tenter une percée vers le Sud avec, dans le viseur, la ville de Kalemie, porte d’entrée du riche Katanga. Pour arriver à ses fins, Joseph Kabila devra pouvoir compter sur la branche armée de la rébellion, dont personne n’est sûr qu’une extension territoriale soit dans ses priorités. Pour le parrain rwandais, la limite de Kalemie semble être la ligne rouge à ne pas dépasser, d’autant que Kigali aimerait bien pouvoir commencer à désengager certaines de ses troupes pour montrer sa bonne foi au médiateur américain. Enfin, cette nouvelle donne risque de bousculer l’opposition politique congolaise réunie au sein de la Coalition 64. Avec un dilemme : ne pas soutenir la tentative de coup de force de Joseph Kabila, tout en continuant de combattre le projet de 3e mandat de Félix Tshisekedi. Une ligne de crête délicate à tenir.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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