L’ancien président congolais annoncera « dans les jours ou semaines à venir » ses intentions pour « sauver le pays ». Reste à savoir quelle voie choisira Joseph Kabila alors que le parrain rwandais du M23 cherche à terminer la « congolisation » du mouvement rebelle pour minimiser son implication dans le conflit.

La récente prise de parole de Joseph Kabila avait comme un goût de déjà-vu, ou plutôt de déjà-entendu. L’ancien président congolais a repris le micro pour fustiger une fois de plus son successeur, Félix Tshisekedi, qu’il a qualifié « d’Ivan le Terrible » et son pouvoir de « dictature ». Une diatribe qui était déjà au coeur de son message de mai 2025, où il avait présenté un plan de sortie de crise en 12 points, resté lettre morte auprès de Kinshasa. C’est visiblement ce qui a poussé l’ancien président à reprendre la parole pour acter que ses « mises en garde et conseils [avaient] été superbement ignorés par ceux qui nous gouvernent ». Ce qui a également forcé Joseph Kabila à sortir une nouvelle fois du bois, c’est l’annonce par Félix Tshisekedi d’un futur dialogue national qui se fera sans lui. L’actuel chef de l’Etat a posé ses lignes rouges, et le condamné à mort Joseph Kabila se trouve exclu du processus en raison de ses liens avec les rebelles de l’AFC/M23, soutenus par Kigali. Dans son adresse, l’ex-président a constaté que « tous les ingrédients [étaient] réunis pour une implosion du pays » et qu’il dévoilerait « dans les heures, jours et semaines à venir » sa vision pour « sauver » la RDC, en référence au nom de sa nouvelle plateforme politique « Sauvons la RDC ».
Kabila et le M23
Ce qui étonne toujours dans les discours de Joseph Kabila c’est cette propension à dénoncer ce qu’on lui reprochait lorsqu’il était au pouvoir pendant plus de 17 ans : la « dictature », les « records inédits » d’emprisonnements d’opposants, le « tribalisme » ou la « déliquescence » de l’Etat. La remise en question de sa propre gouvernance n’est visiblement toujours pas à l’ordre du jour. Aujourd’hui, placé dans une opposition radicale à Félix Tshisekedi, Joseph Kabila a annoncé qu’il déciderait prochainement ce qu’il comptait faire pour « répondre à la gravité et à l’urgence de la situation ». La question est donc de savoir comment. Par la voie politique, ou par celle des armes ? Condamné à mort par Kinshasa, l’ancien chef de l’Etat ne semble plus vraiment avoir d’autres choix que de se rapprocher de la rébellion pour revenir sur le devant de la scène. Si pour Félix Tshisekedi, « le M23, c’est Kabila », il faut bien dire que l’ex-président a tout fait pour accréditer cette thèse. À commencer par l’arrivée surprise dans la galaxie rebelle de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) en 2023, pilotée par un proche de Kabila, Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale congolaise (CENI) au coeur du tripatouillage électoral de 2018. Il y a également les différents séjours de Joseph Kabila à Goma, sous contrôle de l’AFC/M23. Et puis, il y a les sorties médiatiques tonitruantes de Corneille Nangaa qui affirme vouloir marcher jusqu’à Kinshasa pour en chasser Félix Tshisekedi.
L’AFC/M23 dans une zone de turbulence
La pièce rapportée de l’AFC au sein du M23 n’est pas passée inaperçue, l’objectif étant de « congoliser » le mouvement accusé d’être intégralement téléguidé par Kigali. Le dernier rapport des experts des Nations unies sur le Congo nous apprend que Joseph Kabila pourrait prendre « une place de premier plan » au cours d’une restructuration possible du mouvement. Seulement voilà, l’arrivée de Nangaa et Kabila n’a pas été du goût de tous les membres « historiques » du M23. Une fois passée l’euphorie des conquêtes, début 2025, avec les prises de Goma et Bukavu, les tensions internes se sont faites plus présentes entre militaires du M23 sur la stratégie à tenir, mais surtout avec les civils de l’AFC. Les conquêtes territoriales se sont stoppées avec la prise, puis le retrait sous pression américaine, d’Uvira en janvier 2026. Depuis, la rébellion doit gérer ses vastes territoires, et cela ne se fait pas sans difficultés et tensions, notamment entre la branche politique de l’AFC et les chefs militaires du M23 qui font la puissance de la rébellion. Ces divergences se sont affichées au grand jour avec l’évolution des revendications des rebelles. Fin 2021, les revendications initiales du M23 étaient « catégorielles » et concernaient le respect des accords antérieurs avec Kinshasa comme l’intégration des combattants dans l’armée, l’amnistie ou le retour des réfugiés. Avec l’arrivée de Corneille Nangaa, les revendications se veulent aujourd’hui plus ambitieuses : l’AFC prône un changement de régime, la chute de Tshisekedi, une restructuration de l’Etat ou l’instauration du fédéralisme.
Terminer la « congolisation » de l’AFC/M23
Ces fractures internes entre aile politique et militaire ont récemment provoqué de vives tensions en zone rebelle. Selon le site en ligne Africa Intelligence, un « complot » était en gestation, avec à sa tête Théo Binamungu, un proche conseiller de Corneille Nangaa. L’objectif était d’évincer le chef militaire du M23, Sultani Makenga, et d’y installer Baudouin Ngaruye, ce qui permettrait à Corneille Nangaa de prendre l’ascendant sur la rébellion, toujours largement dominée par la toute-puissante branche militaire pilotée par Kigali. Ces révélations ajoutées au rapport des experts de l’ONU sur le futur rôle de Joseph Kabila, laisse peu de doute sur les possibles intentions de l’ancien président. La question est désormais de savoir ce que Kigali compte faire de cette situation. L’entrée de Nangaa et Kabila dans la danse permet au turbulent voisin de minimiser son rôle dans le conflit pour faire de la rébellion un mouvement congolais répondant à des problèmes congolais. Et terminer ainsi la « congolisation » de la rébellion. Le Rwanda espère ainsi desserrer l’étau des sanctions internationales. Le Rwanda, n’a visiblement pas l’intention de réitérer les erreurs du passé en poussant ses pions jusqu’à Kinshasa. La présence du M23 dans les zones frontalières du Nord et Sud-Kivu lui permet de contrôler militairement et économiquement la zone, en tenant également à distance son rival ougandais. Dans cette partie de billard à plusieurs bandes, Joseph Kabila a décidé de jouer « sa partition », comme il le déclarait en mai 2025. Un pari à haut risque qui dépendra grandement de Kigali qui peut encore, à tout moment, « débrancher » certains rebelles, civils ou militaires, qui n’accepteraient pas de jouer sa partition.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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