La course contre la montre qui s’est engagée entre la propagation du virus et la riposte a été freinée par une détection tardive de l’épidémie, mais reste aujourd’hui largement entravée par les défaillances du système de santé congolais, le manque de moyens et la défiance des populations.

L’épidémie d’Ebola qui sévit à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) est-elle devenue hors de contrôle ? Depuis sa déclaration officielle en mai dernier, les chiffres de l’épidémie résument à eux seuls la gravité de la situation. Un mort toutes les trente minutes, presque 5.000 cas confirmés, 2.395 morts et un nombre de cas qui double chaque semaine dans certaines zones particulièrement touchées. Six provinces* sont désormais concernées par le virus, faisant de cette 17e épidémie la plus meurtrière de l’histoire du Congo. En quelques mois seulement, l’épidémie actuelle a dépassé le bilan de la précédente grande flambée congolaise de 2018-2020, qui avait fait 3.317 cas confirmés. Mais le plus inquiétant est sans doute ailleurs : jamais le virus Ebola ne s’était propagé aussi rapidement. Pourtant, après 16 vagues d’Ebola dans le pays, la RDC a accumulé une expérience considérable sur le virus. Comment le Congo a-t-il pu se laisser dépasser à ce point ?
Une détection tardive du virus
L’une des premières explications se trouve avant l’annonce officielle de l’épidémie le 15 mai dernier. Les enquêtes menées par les autorités sanitaires indiquent que le virus circulait déjà deux à trois mois avant que l’épidémie ne soit déclarée. Pendant ce long laps de temps, le virus a donc largement circulé et plusieurs chaînes de transmission ont eu le temps de s’établir. C’est une des premières différences par rapport aux épidémies précédentes, où chaque minute compte pour identifier, isoler les contacts, retrouver les personnes exposées et sécuriser les inhumations. Lorsque ces mesures sanitaires interviennent trop tardivement, c’est là que le virus prend de l’avance. Une avance particulièrement difficile à rattraper aujourd’hui. La première raison de ce « retard à l’allumage » est sanitaire. Les symptômes du virus Ebola ont pu être confondus avec d’autres maladies, plus courantes, comme le paludisme ou la fièvre typhoïde. Autre difficulté, la souche Bundibugyo du virus, différente de la souche Zaïre, n’était pas documentée. Les protocoles mis en place au fil des épidémies d’Ebola ont été élaborés autour de la souche Zaïre. Or, il n’existe aujourd’hui pas de vaccin homologué pour Bundibugyo, même si des essais thérapeutiques encourageants sont en cours. Le problème aujourd’hui, c’est que l’épidémie est largement installée, indique l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Un système de santé pas à la hauteur
La riposte à l’épidémie fait ensuite face à des problèmes plus structurels. Le système de santé congolais est largement défaillant et manque cruellement de moyens. La surveillance épidémiologique s’est dégradée et le retrait de l’aide humanitaire américaine, via l’USAID, a contribué à le fragiliser. Les sommes promises par l’aide internationale arrivent au compte-gouttes. Les décaissements tardent. Les personnels soignants accumulent des retards de paiement de salaires importants, alors qu’ils sont les plus touchés par le virus, dont le taux de létalité frôle les 50%. Laboratoires, ambulances, carburant, équipements… tout manque encore en quantité suffisante. Des mouvements de grève de personnels de santé ont récemment vu le jour. Jean-Claude Mputu, porte-parole du mouvement anti-corruption « Le Congo n’est pas à vendre » s’inquiète de l’efficacité limitée de la riposte malgré les millions de dollars supplémentaires annoncés par l’ONU. Il demande « une gestion rigoureuse et transparente de l’argent public et une sanction exemplaire contre tous ceux qui n’ont pas joué correctement leur rôle ». Une alerte légitime lorsque l’on connaît le niveau stratosphérique de la corruption en RDC.
La guerre comme accélérateur de l’épidémie
L’épicentre de l’épidémie se trouve dans une région ravagée par 30 ans d’une guerre sans fin. En Ituri, au Nord et Sud-Kivu, les populations fuient les combats et les déplacements sont permanents. Des mouvements de population qui complexifient l’identification et la traçabilité des personnes contacts. Les infrastructures routières sont très mauvaises ou inexistantes, les distances sont considérables et l’insécurité est endémique. La guerre transforme donc chaque déplacement de civils en problème épidémiologique. D’autant que les crises humanitaires et sanitaires étaient déjà bien installées avant l’arrivée d’Ebola. Rougeole, paludisme, choléra… « Les autres urgences sanitaires ne doivent pas être négligées dans l’Est du pays », s’inquiète Médecins Sans Frontières (MSF).
La défiance des populations
L’autre obstacle à une riposte efficace au virus est moins visible. Il s’agit de la confiance. Ebola provoque la peur. Les personnels de santé doivent combattre simultanément le virus… et les rumeurs. La désinformation, la méfiance et parfois les attaques contre les centres de santé ou les équipes chargées des enterrements sécurisés compliquent la riposte. Certaines inhumations tournent à l’affrontement lorsque les familles veulent récupérer ou simplement toucher le corps d’un défunt contaminé. La lutte contre Ebola passe donc par une forte sensibilisation des chefs communautaires, des responsables religieux et des associations locales. C’est une leçon déjà connue des précédentes épidémies, mais elle semble avoir été partiellement oubliée. Conséquence : « Nous sommes encore très loin de maîtriser la situation », a reconnu Chikwe Ihekweazu, directeur exécutif du programme de l’OMS.
« Tout le monde vient à Bunia. Malheureusement, ils arrivent trop tard »
De nombreux efforts ont pourtant été faits par les autorités congolaises. L’OMS a noté une forte augmentation des capacités de prise en charge et de diagnostic. Le nombre de lits de traitement est passé de 10 à plus de 500 en juin. Le suivi des contacts a franchi le seuil des 85% en août. 21.000 agents de santé communautaires ont été formés. Mais le virus continue de se transmettre à grande échelle. « Le virus Bundibugyo continue de nous devancer », a constaté Mohamed Janabi, directeur régional de l’OMS pour l’Afrique, lors d’une récente conférence de presse. Un dernier chiffre résume à lui seul l’une des dernières difficultés auxquelles est confrontée la riposte : 60 % à 70 % des décès surviennent dans les communautés, loin des centres de traitement. « Nous nous demandons pourquoi les gens meurent à Bunia. Mais en discutant avec ces responsables, nous avons compris deux choses. Les centres villageois situés en dehors de Bunia ne disposent pas de ces services. Du coup, tout le monde vient à Bunia. Malheureusement, ils arrivent trop tard », s’est désolé Mohamed Janabi. Pour l’OMS, il faut donc « rapprocher les structures de soins des communautés ».
L’étonnant contraste ougandais
Mais peut-être que le véritable échec de la riposte est de ne pas avoir été prête au moment où il le fallait. Une question qui se pose d’ailleurs à chaque grande crise sanitaire, comme celle du Covid-19. Le monde apprend alors qu’une épidémie se gagne d’abord dans les premières semaines. Une épidémie ne devient incontrôlable que lorsqu’un virus rencontre un système incapable de réagir assez vite. En RDC, Ebola a malheureusement trouvé la combinaison parfaite : un retard de diagnostic, une souche rare du virus, une région en conflit depuis trois décennies, des infrastructures logistiques et sanitaires défaillantes, une surveillance affaiblie, une réponse sous-financée et des populations méfiantes. Une épidémie ne devient incontrôlable que lorsqu’un virus rencontre un système incapable de réagir assez vite. En Ouganda voisin, certes beaucoup moins touché par l’épidémie, le contraste est saisissant. Victime de la même souche Bundibugyo, Kampala a réussi à contenir la propagation du virus grâce à une réponse plus rapide, une meilleure surveillance des contacts et une coordination plus efficace. L’Ouganda a officiellement déclaré la fin de l’épidémie le 28 juillet 2026, après 42 jours sans nouveau cas confirmé. La leçon de cette 17e épidémie d’Ebola est donc peut-être davantage politique que médicale.
Christophe Rigaud – Afrikarabia
(*) Le Bas-Uele, l’Ituri, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, le Haut-Uele et la Tshopo


envoi en cours...



















