Le secteur artisanal du cuivre et du cobalt peine à être régulé dans les riches provinces du Haut-Katanga et du Lualaba. Un rapport de l’institut Ebuli pointe « le piège de la tolérance » des autorités. Une illégalité entretenue pour maintenir des milliers d’emplois, « contenir temporairement les tensions sociales », et favoriser une « économie politique informelle ».

L’économie congolaise repose en grande partie sur le secteur minier. Une économie de rente qui représente 98% des exportations et 46% des recettes budgétaires. La filière artisanale du cuivre et du cobalt emploie plus de 100.000 travailleurs. Un secteur qui reste largement hors du cadre légal, comme le pointe le rapport de l’institut de recherche congolais Ebuteli, « Le piège de la tolérance : cuivre-cobalt artisanal dans le Haut-Katanga et le Lualaba ». L’exploitation artisanale s’est développée avec le déclin du géant minier d’État Gécamines, qui au plus fort de son activité produisait 425.000 tonnes de cuivre, 9.311 tonnes de cobalt et employait 36.000 personnes à la fin des années 1980. L’autre employeur de la riche province minière était la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC), qui convoyait les minerais. 250.000 personnes vivaient directement de ces activités. Mais la chute des prix du cuivre et du cobalt, le pillage systématique des revenus miniers par le régime Mobutu, l’endettement, l’hyperinflation et les guerres à répétition ont fini par fragiliser durablement le secteur. « Tout le système de vie social et économique s’est effondré », et « c’est dans ce vide que l’exploitation artisanale a émergé, lorsque Laurent-Désiré Kabila l’a autorisé officiellement en 1998 », explique le rapport. « L’artisanat minier du cuivre-cobalt s’est ainsi imposé non comme le résultat d’un choix planifié d’une politique publique bien pensée, mais comme une solution sociale de substitution à l’effondrement d’un système salarial et urbain. »
Des tentatives vaines de régulation
Plusieurs organismes, comme l’Emak ou la Nouco, sont alors créés pour tenter de représenter et d’encadrer les exploitants artisanaux. Mais rapidement, ces initiatives « dérivent de leur mandat initial » et les rendent « vulnérables à la capture politique ». Le Service d’assistance et d’encadrement de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (Saemape), mis en place en 2017, ne perçoit pas les 16% de frais de fonctionnement réglementaires. Le nombre d’exploitants artisanaux explose, passant de 67.000 en 2011 à plus de 100.000 en 2025 au Lualaba et Haut-Katanga. Pourtant, en 2002, le Code minier essaie lui aussi d’encadrer l’activité en délimitant des Zones d’exploitation artisanale (ZEA) et en créant un agrément obligatoire pour les coopératives. Là encore, les moyens financiers restent faibles et les réseaux politiques locaux s’en mêlent. « En dépit de ce nouveau cadre juridique, le secteur continue de fonctionner à la frontière de la légalité et de l’informalité » souligne le rapport d’Ebuteli. Le Code minier de 2018 tente une nouvelle fois de formaliser le secteur en renforçant la traçabilité du cobalt, devenu minerai stratégique, et en créant l’Entreprise générale du cobalt (EGC), et l’Autorité de régulation et de contrôle des marchés des substances minérales stratégiques (ARECOMS). Mais ces initiatives « se heurtent à une économie politique informelle profondément enracinée », et le secteur artisanal continue de fonctionner en dehors du cadre légal.
Des taxes « sans aucune base légale »
Pourtant, « les règles sont claires » avec un dispositif juridique et administratif structuré : ministère des Mines, Division générale des Mines, Saemape, Centre d’expertise d’évaluation et de certification (CEEC), Direction générale des recettes administratives, judiciaires, domaniales et de participation (DGRAD). Le tout, limité aux Zones d’exploitation artisanales et aux coopératives agréées. Mais les exploitants sont soumis à de multiples taxes formelles ou informelles. Les forces de sécurité perçoivent des taxes « sans aucune base légale sur 69% des sites ». « Les accidents mortels ne sont ni enregistrés ni documentés, sauf lorsqu’il y a scandale. Là où des agents de l’État sont présents, leur présence ne garantit ni l’application de la loi minière ni la protection des travailleurs. Les exploitants craignent d’être chassés à tout moment par le titulaire du droit minier ». L’autre point noir concerne les fameuses ZEA. Selon l’Institut fédéral des géosciences et des ressources naturelles (BGR), 98% des sites artisanaux sont localisés dans des concessions concédées à des opérateurs industriels. Un chiffre qui s’explique notamment par le manque de viabilité de nombreux sites classés ZEA (présence d’eau dans les puits, faible teneur des minerais…). Les exploitants artisanaux travaillent donc dans des « zones de tolérance » au sein de sites miniers industriels. Une situation parfaitement en dehors des clous dans le Code minier.
Far-West
Cette « tolérance » provoque une large confusion dans le secteur minier. Pour ne pas dire plus. Des intrusions d’exploitants artisanaux, sous couvert de coopératives, sont régulièrement signalées au Lualaba et dans le Haut-Katanga, comme sur les sites de Kinga Kila Mining, Beta Mining, Rubamin ou Chemaf. Depuis sa réouverture en août 2024, la concession de Boss Mining est exploitée illégalement par des artisanaux clandestins sous la « protection » de certains éléments de l’armée congolaise. Une sorte de Far-West s’est donc instauré dans ces deux provinces, où les agents des renseignements (ANR), les policiers et les militaires rançonnent les convoyages de minerai, à coups de « taxes » de 15, 20, 50 ou 100 dollars. Un chauffeur a indiqué aux chercheurs d’Ebuteli qu’entre Miringi et Likasi, il a compté 17 barrières où les forces de sécurité réclament des pots-de-vin. « La route fonctionne comme un espace de prédation », résume le rapport. Des associations para-politiques, qui se présentent comme « Soutien à Fatshi », tiennent également des postes de contrôle illégaux.
Éviter l’explosion sociale
La « tolérance » des autorités congolaises autour de l’exploitation artisanale des minerais s’explique par des tensions sociales très fortes dans la région. Le secteur fournit du travail à des centaines de milliers de personnes et en nourrit davantage. En décembre 2025, le gouvernement avait suspendu les activités des entités de traitement de minerai dans le Haut-Katanga et au Lualaba. Une décision qui a privé de revenus des centaines de milliers de « creuseurs » et leurs familles. Le 27 décembre, des manifestations ont éclaté dans les rues de Kolwezi. En janvier 2026, « des camions de minerai ont été incendiés, des commerces pillés et des véhicules de police endommagés ». Les autorités, bien conscientes d’être assises sur un volcan, tentent de composer avec les règles pourtant établies afin d’éviter une explosion sociale. Mais pour réguler le secteur, les expulsions et les suspensions ponctuelles ne sont pas vraiment des solutions, d’autant que les gisements sont de moins en moins accessibles et nécessitent des investissements coûteux. Ebuteli prône « des ZEA viables, un régime fiscal et parafiscal accessible, des coopératives moins capturées par des acteurs extérieurs aux exploitants artisanaux, une clarification des rapports avec les titulaires de droits miniers et un contrôle effectif des routes, dépôts, comptoirs et entités ». Pour les sites les plus conflictuels, dangereux ou épuisés, « des alternatives économiques, des mécanismes de reconversion et une politique sociale adaptée aux bassins miniers » sont recommandés. Le rapport estime enfin que le secteur n’est pas « irréformable par nature », mais que le « maintien d’un compromis » est « devenu intenable » et « entretient indirectement l’insécurité juridique, les prélèvements arbitraires, les conditions de travail dangereuses et les conflits entre plusieurs acteurs autour des sites miniers ».
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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