Annoncé en 2025, le couloir vert Kivu-Kinshasa promet à la fois de conserver la plus grande réserve forestière protégée du monde, tout en développant une économie dite « verte ». Un rapport de l’ONG Climate Rights International alerte sur les permis pétroliers et miniers qui se superposent au couloir, un cadre juridique flou, une gouvernance verticale et des communautés locales peu consultées.

Sur le papier, le projet de corridor vert Kivu-Kinshasa, présenté par le président Félix Tshisekedi à Davos, est des plus ambitieux. Les chiffres donnent le tournis. Selon le décret de janvier 2025, le couloir comprend « plus de 285 000 km² de forêt tropicale primaire, dont 67 000 km² de tourbières ». Une superficie grande comme la France, comprenant plus de 130 localités, sur 9 provinces, où vivent quelque 35 millions d’habitants. L’enjeu climatique est énorme : le bassin du Congo est l’un des plus grands puits de carbone de la planète, et la RDC a perdu huit millions d’hectares de forêt primaire entre 2002 et 2025. L’objectif affiché du couloir vert est double, indique Fabien Offner, de l’ONG Climate Rights International, qui vient de publier un imposant rapport sur le sujet. « Il y a tout d’abord une volonté de conservation et de sauvegarde des forêts tropicales congolaises qui sont parmi les plus importantes du monde, mais qui sont aussi les plus menacées, notamment par l’agriculture itinérante ». Le second objectif est économique. « Une économie verte qui s’appuierait sur le formidable potentiel agricole du Congo, sur la finance carbone, sur les énergies renouvelables et sur un nouveau réseau de transport ». À la clé, les bénéfices économiques seraient considérables : 19 « pôles industriels », six zones économiques spéciales, une électrification pour plus de 17 millions de personnes et 500 000 emplois d’ici 2030. Concernant l’environnement, le couloir pourrait éviter jusqu’à 25 millions de tonnes de CO₂ par an, soit des recettes potentielles de 800 millions à 1,5 milliard de dollars sur cinq ans. Voilà pour le côté pile.
Un couloir entre forêts, hydrocarbures et mines
Côté face, Fabien Offner, prévient que le projet reste « un objet géographique et juridique non identifié ». Le couloir vert est complexe « par sa taille, sa nature, ses objectifs, mais aussi par la multiplicité des acteurs impliqués ». Mais ce que pointe le rapport de 80 pages de Climate Rights International, ce sont les incohérences criantes d’un projet qui se veut pourtant avant tout environnemental. La première incohérence repose sur la présence de blocs pétroliers dans le couloir. Or, en mai 2025, seulement 4 mois après l’annonce de la création du corridor vert, l’Etat congolais a mis aux enchères 52 blocs pétroliers, dont 29 chevauchent 72 % du couloir. Le rapport indique que ces blocs recouvrent « la quasi-totalité de la partie congolaise des tourbières du Congo », qui stockent environ 30 gigatonnes de carbone. Aucun bloc n’a encore été attribué, mais rien n’indique que le gouvernement veuille les retirer. La présence de carrés miniers pose un problème comparable. Selon Greenpeace Afrique, cité par Climate Rights International, les permis existants couvrent « environ 12,3 millions d’hectares à l’intérieur du corridor vert, soit 23 % de sa superficie ». L’article 4 du décret précise que sa création « ne crée, ne modifie, ni n’éteint aucun droit préexistant détenu par les communautés locales ou par tout autre tiers » tant que le zonage n’est pas réalisé. Le mot « tiers » laisserait entendre que les activités extractives actuelles peuvent se poursuivre. Un projet de mine de fer, MIFOR, soutenu par le ministère des Mines et susceptible d’impliquer une ligne ferroviaire de 2 000 km, pourrait également traverser le couloir. L’agroforesterie intensive constitue aussi une menace importante pour le projet de couloir vert. Le ministère de l’Environnement congolais a réaffirmé en juillet 2026 le maintien du moratoire sur les nouvelles concessions industrielles. Mais les récentes déclarations du responsable de la Direction inventaire et aménagement forestiers (DIAF), écrivant que « le moratoire a trop duré » sont préoccupantes, d’autant qu’il annonce un projet de décret pour le lever.
Le consentement des populations locales n’est pas encore garanti
Sur le papier, le couloir vert place les populations locales au centre du projet. Un décret fait du « consentement libre et éclairé » des communautés vivant dans le corridor, « un préalable à tout nouveau projet de développement économique ou de conservation de la nature nécessitant une étude d’impact environnemental et social ». Dans les faits, l’organisation les Ecologistes RDC affirme que « la plupart des communautés locales et des peuples autochtones […] n’ont toujours pas été informés ni sensibilisés à l’existence et à la mission dudit corridor ». Les ONG parties prenantes dénoncent un processus trop vertical qui n’inspire guère confiance aux peuples autochtones. Un ancien député du Nord-Kivu résume : « La cartographie a été réalisée dans des bureaux politiques, pas techniques. » Le recrutement de plus de 700 éco-gardes sur le modèle du parc des Virunga, très impliqué dans la gestion du couloir vert, interroge. Ces gardes armés ont fait l’objet de « critiques sévères » et sont « parfois accusés d’abus à l’encontre des populations locales », notamment d’expropriations musclées, mais aussi de meurtres, de viols collectifs et d’actes de torture. Une partie du couloir vert se trouve également en zone de conflit : au Nord-Kivu depuis plus de 30 ans, mais aussi à l’Ouest dans le Maï- Ndombe. Ce qui constitue un autre frein important au projet.
Gouvernance : « la confusion des rôles »
Enfin, la gouvernance, souvent jugée trop centralisée, a fait l’objet de nombreuses critiques. La gestion repose sur un partenariat public-privé entre l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN) et la Fondation Virunga, dont le contrat a été prolongé jusqu’en 2050 pour les Virunga. À cela s’ajoute la nomination, en mars 2026, d’un conseiller spécial du chef de l’État, au profil d’« entrepreneur minier » jugé « bien davantage orienté vers des objectifs économiques que vers des objectifs de conservation ». Le Réseau Environnement et Droits Humains (R-EDH) met en garde : « Le risque de confusion des rôles entre les différentes entités impliquées constitue aujourd’hui l’une des menaces les plus sérieuses pour la survie du projet. » D’autant que le niveau de corruption en République démocratique du Congo est l’un des plus élevés de la planète. La RDC se classe 163ᵉ sur 180 à l’indice de perception de la corruption. Des enquêtes visent des fonds liés à l’ICCN, et les États-Unis ont sanctionné en 2023 son ancien directeur. Quant au cadre légal, les nouvelles lois foncières comptent « des dispositions [qui] restent vagues et, dans certains cas, contradictoires ». Car c’est l’un des principaux risques qui pèsent sur le couloir vert : son manque de transparence et de clarté. Fin septembre, un comité indépendant de la société civile a été mis en place pour suivre la gouvernance du couloir vert, avec pour mission de veiller à la participation effective des communautés locales aux décisions qui concernent leurs territoires. Une bonne nouvelle, même si le flou reste encore entier sur les dangers des projets miniers, pétroliers et forestiers qui pourraient voir le jour. Climate Rights International recommande de conditionner les futurs financements à l’annulation des blocs pétroliers, au maintien du moratoire forestier, à la création d’un contrôle indépendant et à la publication des documents fondateurs. Pour Fabien Offner, « la menace la plus importante serait que le projet de couloir vert échoue parce que des industries extractives destructrices de l’environnement seront toujours autorisées. Une incohérence telle que la question de l’existence même du couloir vert se posera ».
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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