L’Angola a été désigné pour préparer les consultations d’un futur dialogue national. Pour l’analyste politique et coordonnateur de la DYPOL, Christian Moleka, « l’inclusivité reste un indicateur important de la crédibilité du dialogue » et « les médiateurs ont la volonté d’amener le président Tshisekedi à faire évoluer sa position ».

Afrikarabia : Félix Tshisekedi est resté très longtemps réticent à l’organisation d’un dialogue national qui le fragiliserait politiquement. Aujourd’hui, sa mise en oeuvre semble s’accélérer. Qu’est-ce qui a changé ?
Christian Moleka : Je crois que c’est la pression américaine. On a vu le dernier communiqué de Washington revenir sur la nécessité de stabilité politique, mais aussi pour obtenir un cadre qui permette aux Congolais de se parler. Cela venait s’ajouter à la dynamique régionale de l’Angola et du Togo, que le président Tshisekedi boudait un peu. On le sentait réservé sur ces initiatives africaines. Mais maintenant que les Etats-Unis s’embarquent sur la même ligne, Félix Tshisekedi a moins de marges de manoeuvre et sera bien obligé, malgré lui, de s’engager dans ce processus qu’il voudra certainement contrôler.
Afrikarabia : Félix Tshisekedi posent ses lignes rouges : pas de dialogue avec les agresseurs, pas de remise en cause de sa légitimité et des discussions qui doivent se dérouler au Congo. En l’absence de l’AFC/M23 ou de Joseph Kabila, condamné à mort par Kinshasa, ce dialogue a-t-il un sens ?
Christian Moleka : Le communiqué de l’Angola est clair. Il faut que ce dialogue soit crédible et puisse avoir des impacts concrets sur le terrain. Il y a donc la nécessité d’un dialogue inclusif, et pas simplement protocolaire, juste pour faire plaisir. Il y a la volonté des médiateurs angolais et togolais d’amener le président Tshisekedi à faire évoluer sa position. Il a déjà évolué en acceptant le dialogue. Est-ce qu’il va évoluer sur la participation de Joseph Kabila, qui reste une sorte de chiffon rouge ? Un dialogue à Kinshasa pourrait être également un élément restrictif d’inclusion pour les personnes qui se trouvent sous le coup de la justice, comme l’ancien Premier ministre Matata Ponyo, ou les cadres du camp Kabila. Se pose également la question du financement. Qui couvrira les coûts d’un dialogue « à la congolaise », dont on connaît le large format avec de nombreux jours de négociation ? Le Togo, l’Angola, le Qatar ? Il y a encore beaucoup de questions sans réponse. Mais à ce stade, les conditions posées par le président Tshisekedi peuvent être considérées comme des positions maximalistes pour mieux négocier.
Afrikarabia : D’un point de vue politique, que pourrait apporter un dialogue national ? Des assurances sur une non-modification de la Constitution qui permettrait à Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat ?
Christian Moleka : Sur la table, il y a l’avenir politique du président Tshisekedi. Le respect de la Constitution. Ce sera une question cruciale de ce dialogue. Les élections pointent à l’horizon. Nous sommes à deux ans du scrutin. La CENI n’a pas été changée, leur mandat court jusqu’en 2027, les réformes électorales n’ont pas été transmises au Parlement. Les deux chambres étant monocolores, et composées à 90% par le régime, on ne peut pas s’attendre à des réformes consensuelles. Pour l’opposition, le dialogue pourra être le lieu où un consensus émergera sur ces questions. Et pour le pouvoir, même si personne n’en parle, il y a l’éventualité d’un report des élections, qui pourra être discuté dans ce cadre de compromis politique.
Afrikarabia : Sur le plan sécuritaire et du conflit à l’Est du pays, que pourrait apporter ce dialogue ?
Christian Moleka : Le dialogue n’apportera pas grand-chose de ce point de vue, si ce n’est de renforcer la cohésion nationale contre l’agression, isoler le M23, ou créer un front républicain contre la balkanisation des Kivu. Mais il pourrait, tout au contraire, créer un schéma d’autonomie de ces régions et ramener le M23 dans une dynamique politique. Voilà l’effort qui peut être fait, un peu comme en 2006, accompagné par un cessez-le-feu, la surveillance par la CIRGL et le processus de Doha. Mais il ne faut pas oublier que le rapport de force sur le terrain reste favorable au M23.
Afrikarabia : On pourrait s’inspirer des dialogues du passé pour faire aboutir le futur dialogue national en préparation ?
Christian Moleka : L’exemple le plus concret, c’est 2003, à Sun City. Ce processus a permis d’avoir, malheureusement, le 1+4 et la logique d’intégration des rebelles dans l’armée, mais il a aussi permis au RCD de jouer un rôle plutôt politique que militaire. Cela a ouvert la voie à 3 années de transition jusqu’aux élections de 2006. À décharge, la transition a été de courte durée, parce que la rébellion du CNDP est née des cendres du RCD et a réinstallé l’instabilité à l’Est. Nous avons donc eu un processus politique qui a permis de ramener l’autorité de Kinshasa sur l’ensemble du territoire, et de redonner un rôle politique aux rebelles. Mais sans régler la dimension militaire avec la résurgence des groupes armés.
Afrikarabia : Que faut-il pour qu’un tel processus réussisse ?
Christian Moleka : Il faut des pressions suffisantes sur Kigali qui est le parrain de toutes ces rébellions, RCD, CNDP et M23. Il faut également que les Etats-Unis jouent un rôle suffisamment fort pour exercer une pression forte sur les parties. Sans cela, le risque est d’obtenir simplement une trêve longue, mais qui pourra, dans 7 ans ou 8 ans, recréer les conditions d’une instabilité.
Afrikarabia : Le dialogue ne peut pas résoudre à lui seul, d’un coup de baguette magique, le conflit ?
Christian Moleka : Non, parce que le conflit s’appuie également sur des questions de gouvernance interne et de fragilités structurelles : la réforme de l’appareil sécuritaire, la gouvernance politique, l’exclusion politique qui alimente les frustrations, le partage des ressources naturelles, les questions foncières, identitaires… Au-delà du dialogue politique, il y a des questions de fond qu’il faut aborder. Il faut un requestionnement intérieur. Sinon, on ne réglera le problème que pour un temps, sans paix durable.
Afrikarabia : Pour que ce dialogue soit crédible et ait une chance de réussir, tout repose sur l’inclusivité ?
Christian Moleka : L’inclusivité reste un indicateur important de la crédibilité du dialogue. Sans cela, il y aura toujours une partie des acteurs qui se considérera frustrée et qui continuera de déstabiliser le pays. Il faut véritablement créer un pacte républicain, dans le respect des lois, pour que personne ne puisse pactiser avec un pays voisin pour déstabiliser le Congo au prétexte qu’il aurait été victime ou marginalisé.
Afrikarabia : L’Angola et le Togo sont-ils des facilitateurs crédibles et capables de faire bouger les lignes ?
Christian Moleka : L’Angola a un vrai poids. Luanda partage une longue frontière avec le Congo et ne veut pas d’instabilité à ses portes. Il y a ensuite des intérêts économiques avec le corridor de Lobito (un axe ferroviaire qui relie Kolwezi en RDC, à Lobito en Angola pour acheminer les minerais sur la côte Atlantique, ndlr). Une instabilité au Katanga, n’arrangerait pas les intérêts angolais, c’est donc un pays très intéressé à la stabilité du Congo, sans compter qu’il s’agit d’un allié militaire important dans la sous-région. Quant au Togo, il porte le mandat de l’Union africaine, et a su intégrer l’EAC (Afrique de l’Est, ndlr) et la SADC (Afrique Australe, ndlr) à l’architecture montée par l’Union africaine. C’est ce qui donne du poids au Togo, qui n’est pas un acteur important dans la dynamique politique congolaise.
Propos recueillis par Christophe Rigaud – Afrikarabia


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