Le dernier rapport du groupe d’experts de l’ONU sur la situation à l’Est du Congo ne montre aucun signe d’apaisement entre les belligérants. Les rebelles de l’AFC/M23 consolident leurs zones de contrôle et ambitionnent toujours de conquérir de nouveaux territoires, alors que Kinshasa poursuit sa fuite en avant militaire, sans succès. Le rapport onusien décortique les manquements de chacun. Et ils sont nombreux.

La dernière livraison du rapport onusien sur le conflit à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) laisse peu de place à l’optimisme. Au fil des rapports, la délicate équation d’une solution de paix durable à l’Est du Congo semble de plus en plus difficile à résoudre. Il y a d’abord la situation humanitaire, que les combats entre les rebelles de l’AFC/M23, appuyés par le Rwanda, et l’armée congolaise et ses supplétifs Wazalendo, ont largement dégradée. En mars dernier, 3,4 millions de personnes étaient déplacées dans les trois provinces en conflit : Ituri, Nord-Kivu et Sud-Kivu. Conséquences : « plus de 60 % de la population de ces provinces vivent « dans l’extrême pauvreté » constate l’ONU. Le rapport dresse ensuite l’amer constat de l’échec des multiples initiatives de paix entre la RDC et le Rwanda, à Washington, mais aussi entre le gouvernement congolais et la rébellion, à Doha. Ces deux processus « n’ont pas abouti », et « les initiatives de cessez-le-feu successives n’ont pas tenu ». Le conflit s’est alors intensifié en janvier dernier avec « un recours accru à la guerre aérienne » et l’utilisation de drones, aussi bien par l’AFC/M23 sur l’aéroport de Kinsangani, que par l’armée congolaise (FARDC) au Sud-Kivu. Les engagements de Kinshasa et Kigali signés à Washington, concernant la neutralisation des FDLR et le retrait des troupes rwandaises du sol congolais n’ont jamais été mis en oeuvre. Sous pression américaine, l’AFC/M23 s’est bien retirée de certaines lignes de front du Nord-Kivu, mais seulement « de 15 à 20 kilomètres » qui correspondaient « à des repositionnements tactiques et à l’envoi de renforts vers d’autres zones stratégiques », selon les experts onusiens. En mars, Kinshasa avait annoncé le lancement d’une opération anti-FDLR dans la zone de Pinga et Walikale. Mais, « au moment de la rédaction du présent rapport, aucune opération n’avait été menée contre les FDLR, lesquelles continuaient de combattre l’AFC/M23 et la RDF dans les territoires de Masisi et de Walikale ». À Doha, puis en Suisse, la libération de prisonniers et la mise en place d’un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu, sont toujours au point mort.
Walikale, Kisangani, Kalemie et Beni toujours dans le viseur de l’AFC/M23
Les experts de l’ONU se sont ensuite penchés sur le contrôle territorial et les objectifs de l’AFC/M23 au Nord et Sud-Kivu, dont ils tiennent les villes de Goma et Bukavu. Le rapport note que les rebelles ont « conservé des visées à la fois politiques, économiques et militaires, notamment l’expansion et la consolidation territoriales, l’enracinement de structures de gouvernance parallèles et la recherche d’une reconnaissance officielle par la voie de négociations ». L’objectif annoncé de l’AFC/M23 reste le renversement du gouvernement congolais, avec comme alternative « l’établissement d’une région autonome » à l’Est du Congo, que les cadres de la rébellion appellent « République fédérale du Congo ». « Ces objectifs étaient enseignés lors de séances d’endoctrinement, comme l’ont confirmé d’anciennes recrues ». Depuis mars 2025, les territoires occupés par les rebelles ont augmenté de plus de 35%. Selon le rapport, l’AFC/M23 continue de privilégier son expansion militaire avec pour objectif de s’emparer de Walikale, Kisangani, Kalemie et Beni. Les liens entre la rébellion et l’ancien président Joseph Kabila sont également documentés. L’ex-chef d’État « s’est rendu fréquemment sur le territoire contrôlé par le groupe à partir de mai 2025 et s’est réuni avec ses hauts responsables ». Plusieurs sources indiquent qu’une réorganisation « en profondeur » du mouvement rebelle serait dans les tuyaux avec un possible changement de nom et l’intégration de Joseph Kabila dans des fonctions « de premier plan ». L’objectif est clair pour les experts de l’ONU : donner une visibilité accrue à l’ancien président afin « d’occulter le rôle du Rwanda », validant ainsi les déclarations de Paul Kagame « d’un mouvement congolais répondant à un problème congolais ». L’ancien sénateur Moïse Nyarugabo, proche de Joseph Kabila, aurait acquis une importance croissante au sein de l’AFC/M23, et servirait de go-between avec les chefs militaires de la rébellion, Sultani Makenga et Bernard Byamungu. Les fonctions politiques du groupe sont toujours détenues par Bertrand Bisimwa et Corneille Nangaa. Militaires et politiques reçoivent « des instructions et un appui » du gouvernement rwandais et de ses services de renseignement.
30.000 hommes composeraient l’AFC/M23
Les tensions internes au sein de l’AFC/M23 sont également documentées par le rapport des experts onusiens. Des divergences sont rapidement apparues entre la branche Nangaa/Kabila qui souhaite prendre le pouvoir à Kinshasa et les dirigeants du M23 « qui se sont opposés à toute participation à des opérations militaires au-delà du Nord-Kivu et du Sud-Kivu ». L’accès aux riches ressources en zone rebelles constitue aussi une source de vives tensions. Le rapport tente, comme à chaque fois, d’estimer le nombre de combattants de la rébellion. En cumulant la base historique du M23 et les nouvelles recrues, 30.000 hommes composeraient le mouvement. « D’anciennes recrues ont dénoncé des actes de torture et des exécutions systématiques dans les camps d’entraînement, notamment à Rumangabo », ainsi que le recrutement forcé d’adultes, mais aussi de mineurs. On apprend que la prise d’Uvira, en décembre 2025, avait été coordonnée par l’ancien ministre de la Défense rwandaise, James Kabarebe. 8.000 soldats rwandais ont été déployés dans la zone, avec des matériels de brouillage, des mortiers et des drones kamikazes. Sous pression internationale, l’AFC/M23 s’est finalement retirée d’Uvira en janvier 2026, et redéployée plus au Nord.
Les Banyamulenge pris au piège à Minembwe
C’est à cette période que les FARDC, soutenus par les Wazalendo et l’armée burundaise, ont décidé de lancer une offensive sur Minembwe, où réside une forte communauté rwandophone Banyamulenge qu’affirme défendre l’AFC/M23. Pendant plusieurs semaines, les FARDC ont coupé les voies d’approvisionnement vers Minembwe. D’après le groupe d’experts, le Rwanda a assuré un ravitaillement aérien de la zone. « La population Banyamulenge, concentrée à Minembwe et dans ses environs, s’est retrouvée prise au piège des hostilités en cours », explique le rapport. Les Twirwaneho, alliés à l’AFC/M23 à Minembwe, « ont affirmé que les FARDC et la FDNB (l’armée burundaise, ndlr) avaient mené une campagne d’extermination préméditée, systématique et ciblée contre la population Banyamulenge, notamment en menant des bombardements aériens sur des zones densément peuplées ».
Des services publics tous contrôlés par l’AFC/M23
Pendant ce temps, dans les grandes villes sous contrôle rebelle, l’AFC/M23 a continué de consolider son administration parallèle. La rébellion prélève des taxes et des impôts. L’ensemble des services provinciaux sont placés sous l’autorité du département des finances du mouvement. Les services publics de base sont contrôlés par l’AFC/M23, comme l’électricité, l’eau ou les assurances. De « nouveaux prestataires de services financiers » ont fait leur apparition à Goma ou Rubaya pour suppléer la fermeture des banques par Kinshasa. La présence de l’armée rwandaise au Congo et son appui à l’AFC/M23, longtemps niés par Kigali, sont largement documentés. Les experts précisent que l’armée rwandaise est intervenue dans des zones sans aucune présence de FDLR, notamment à Uvira, « ce qui met en doute le bien-fondé de l’argument de légitime défense avancé pour justifier une intervention militaire menée sous couvert de mesures défensives » pointe l’ONU. Selon le rapport, en décembre 2025, 8.000 à 10.000 soldats rwandais étaient déployés au Sud-Kivu et entre 6.000 et 8.000 dans le Nord-Kivu, et « aucun retrait notable » n’a été signalé par la suite. Les soldats rwandais ont été intégrés à des « bataillons mixtes » avec des combattants M23. L’adjoint de Jame Kabarebe, le général Jean-Paul Nyirabutama, participait directement à la gestion des opérations. Pendant ce temps, James Kabarebe coordonnait les contacts entre l’AFC/M23 et Joseph Kabila dans des réunions qui se tenaient à Gisenyi, au Rwanda.
La collaboration FARDC-FDLR se poursuit
Du côté de Kinshasa, le rapport de l’ONU rapporte que le gouvernement a continué de fournir de l’argent, des armes et un appui logistique à ses supplétifs Wazalendo. Ces groupes armés, ralliés à l’armée régulière, contrôlent toujours plusieurs zones du Nord-Kivu, en collaboration avec les FARDC ou seuls. On apprend aussi que, malgré les annonces de Kinshasa, des FDLR sont restés intégrés dans plusieurs groupes Wazalendo, notamment le CMC/FDP et l’APCLS. D’après les experts onusiens « entre 80 et 150 groupes Wazalendo étaient actifs dans l’ensemble du Sud-Kivu ». Ces groupes contrôlent des postes-frontières, perçoivent des taxes, font fonction de police et « commettent des exactions » contre les civils. Après le départ de l’AFC/M23 d’Uvira, « les groupes Wazalendo ont été les premiers à revenir, se livrant à des pillages de grande ampleur et à d’autres violations ». Les Wazalendo ont également mené de nombreuses opérations conjointes avec l’armée burundaise, le long de la plaine de la Ruzizi. Mais le point le plus sensible est sans doute la collaboration des FARDC avec les FDLR, un groupe armé héritier des ex-génocidaires hutus et considéré comme « une menace existentielle » par Kigali. Trois factions de FDLR sont actives, et leurs dirigeants sont pour la plupart des ressortissants rwandais, note le rapport. Les effectifs des FDLR dépasseraient 10.000 combattants. « Des sources au sein des FDLR et des Wazalendo estimaient que les FARDC n’avaient ni la capacité opérationnelle ni la volonté de les neutraliser », malgré les engagements pris par Kinshasa à Washington. En fait, la coopération se poursuit entre les FARDC et les FDLR, pointent les experts de l’ONU. Souvent mieux entraînés que les Wazalendo, les FDLR restent un soutien important pour les FARDC. Les experts rapportent une réunion confidentielle, le 7 avril dernier à Pinga, entre une délégation de haut niveau de Kinshasa, dont des généraux FARDC, et des représentants du commandement des FDLR-FOCA pour décider de la poursuite de leur coopération. En mars, l’ONU affirme qu’un hélicoptère FARDC a livré des armes aux FDLR-FOCA à Pinga.
Des mercenaires toujours présents aux côtés des FARDC
En échec sur le front sécuritaire face à l’AFC/M23, Kinshasa fait non seulement appel aux groupes armés Wazalendo et FDLR, mais également à des sociétés militaires privées. Assistance logistique, formation militaire, pilotage de drones, exploitation des radars, planification des opérations, collecte de renseignements, communications… Ces sociétés compensent les multiples défaillances de l’armée congolaise, mal payée, mal commandée et rongée par la corruption. Les experts estiment que ces sous-traitants continuent de jouer un rôle « stratégique et opérationnel sur les lignes de front ». Ils confirment également que Kinshasa a bien conclu un contrat de 5 ans avec Vectus Global, la société de l’américain Erik Prince, afin d’accroître les recettes minières. Mais cette société apporte également du conseil militaire et « des moyens aériens ». 300 ressortissants salvadoriens ont également été recrutés pour se déployer en RDC en juillet 2025, pour un salaire mensuel de 4.225 dollars. Les drones CH-4/CH-4B et TAI ANKA, utilisés par les FARDC de manière intensive depuis octobre 2025, sont pilotés par ces sociétés militaires privées. Le rapport indique que « les frappes aériennes menées fréquemment dans les Hauts Plateaux de Minembwe ont exposé les zones habitées par les Banyamulenge à un risque accru de dommages collatéraux et donné lieu à des accusations de ciblage intentionnel ». L’AFC/M23 et l’armée rwandaise ont également recours aux drones pour frapper les positions FARDC, notamment au Sud-Kivu. Début 2026, l’aéroport de Bangoka à Kisangani a été la cible de trois vagues d’attaques de drones kamikazes par la rébellion.
ADF, CODECO, CRP, Groupe Zaïre… et les autres
Un autre point sensible du conflit est l’exploitation des riches ressources naturelles par l’AFC/M23 et le Rwanda. À Rubaya, la plus grande mine de coltan d’Afrique, le groupe d’experts a modélisé en 3D les principaux sites à partir d’images satellites. « D’après ces évaluations, les niveaux de production dépassent les estimations pour 2024, qui s’établissaient à environ 120 tonnes par mois ». Les rebelles prélèvent une taxe de 4 dollars par kilo de coltan et 2 dollars par kilo de cassitérite. Ces minerais continuent d’être acheminés vers le Rwanda voisin. « Une fois les cargaisons livrées, le transporteur s’acquittait des taxes dues en déposant les montants correspondants sur un compte de l’Equity Bank au nom de Patient Haba, coordonnateur financier provincial de l’AFC/M23 », révèle le rapport onusien. « Les exportations de cassitérite du [Rwanda] ont augmenté de 58 % en 2025, passant de 4.859 à 7.700 tonnes ». Mais ce rapport ne s’arrête pas au conflit avec l’AFC/M23 et le Rwanda. L’Est congolais est miné par une multitude de groupes armés qui profite de la concentration des FARDC sur le front avec la rébellion pour continuer de s’imposer sur leurs territoires et de tuer. Le groupe le plus meurtrier reste les ADF, affiliés à l’Etat islamique (EI) dont la zone d’action s’est étendue entre l’Ituri et le Nord-Kivu. Le rapport de l’ONU acte l’échec des opérations militaires conjointes « Shujaa » avec l’armée ougandaise. « Après le pic de massacres de juin 2024, où plus de 200 civils ont été tués, janvier 2025 a marqué la deuxième fois que le nombre de victimes attribuées aux ADF a dépassé 200 en un seul mois », notent les experts. En Ituri, d’autres groupes armés commettent des exactions contre les civils, comme le CRP/FRP, les CODECO, ou le Groupe Zaïre. Une myriade de mouvements locaux qui vivent du racket et des violences contre les populations locales. Une insécurité qu’il faudra aussi régler pour que l’Est du Congo retrouve une certaine stabilité. Mais pour l’heure, aucun signe ne porte à l’optimisme.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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Dans tout ça, le congolais a besoin de changement de mentalité.