Human Rights Watch et Amnesty International ont publié deux rapports sur les exactions commises par les rebelles du M23, soutenus par Kigali, et les groupes Wazalendo alliés de Kinshasa. Des crimes de guerre dont les principaux responsables et soutiens pourraient être tenus responsables.

Deux ONG viennent de documenter les violences commises par les groupes armés dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), en proie à une guerre sans fin depuis trois décennies. Le premier rapport, publié début juin par Human Rights Watch (HRW), pointe « le recrutement forcé et la détention abusive » de milliers de personnes par l’armée rwandaise et les rebelles du M23. L’enquête a été menée entre mi-2025 et décembre 2025 auprès de 102 anciens détenus des camps de Rumangabo et de Tshanzu, deux camps de formation militaire installés dans la province du Nord-Kivu. Selon HRW, « les combattants du M23, soutenus par le personnel militaire rwandais, ont commis des meurtres, des actes de torture, des châtiments corporels et ont eu recours au travail forcé et à des enfants soldats ». Des témoignages, des vidéos, des photographies et des images satellite ont permis à l’ONG d’estimer le grand nombre de personnes transitant dans ces camps et transportées dans des camions.
« Ils m’ont fait enterrer des corps sept fois »
Au fur et à mesure que les offensives rebelles du M23 s’emparaient de nouveaux territoires, « des milliers de soldats congolais, de miliciens Wazalendo alliées aux forces nationales, de policiers et de civils – y compris des enfants âgés d’à peine 12 ans – ont été recrutés, parfois volontairement, mais souvent de force ». Des razzias étaient organisées dans les villages, les écoles ou les hôpitaux pour emmener de force les nouvelles recrues vers les camps de formation militaire du Nord-Kivu. Les témoignages recueillis par HRW documentent les conditions extrêmes de détention. « Si nous étions surpris en train d’essayer de boire dans des flaques d’eau par terre […] les gardes nous battaient sévèrement », explique un détenu. « Des centaines de personnes, et peut-être plus, sont décédées du fait des conditions difficiles, des passages à tabac et des exécutions dans les deux camps tout au long de l’année 2025 », s’alarme le rapport. « Je n’étais qu’un étudiant, je n’avais jamais vu un cadavre auparavant. Ils m’ont fait enterrer des corps sept fois, nous les avons mis dans une grande fosse », raconte un étudiant enfermé dans le camp de Tshanzu. Des abus qui constituent « des crimes de guerre », selon Human Rights Watch.
M23, Rwanda, « nul n’est hors de portée de la justice »
Des soldats de l’armée rwandaise ont également été identifiés par les ex-détenus comme instructeurs ou commandants des camps. Plusieurs sources et rapports, dont ceux des experts des Nations unies, ont régulièrement confirmé l’implication militaire de Kigali dans l’Est congolais. Ces rapports indiquent tous le « contrôle effectif » des forces rwandaises sur la région. Pour HRW, il s’agit « d’une occupation belligérante en vertu du droit international humanitaire ». « Les autorités rwandaises pourraient être reconnues pénalement responsables des actions des forces du M23 dans les centres de formation ». « Le recrutement forcé de civils, y compris d’enfants, fait partie d’un cycle d’abus qui dure depuis des décennies dans l’Est de la RD Congo », explique Clémentine de Montjoye, chercheuse à Human Rights Watch. « Les gouvernements préoccupés devraient souligner que les atrocités commises par le Rwanda et le M23 dans leurs camps d’entraînement nécessitent une action urgente pour y mettre fin, et que nul n’est hors de portée de la justice. » HRW réclame notamment « de nouvelles sanctions ciblées contre les commandants et les dirigeants du M23 et du Rwanda responsables d’abus ». L’AFC-M23 a rejeté les accusations de recrutement forcé du rapport. « Notre mouvement a toujours conduit un processus de mobilisation visible et public, réalisé au grand jour, sans dissimulation et largement documenté par des images et des vidéos accessibles à tous ». Un document que la rébellion considère comme « profondément déséquilibré, sélectif, entaché d’inexactitudes et déconnecté des réalités du terrain ».
Des civils piégés entre les exactions du M23 et des Wazalendo
Un autre rapport, publié cette fois-ci par Amnesty International ce jeudi, met en lumière la face moins reluisante des pratiques des groupes armés supplétifs Wazalendo, qui viennent en soutien à l’armée congolaise (FARDC) contre les rebelles de l’AFC/M23. La faiblesse de l’armée régulière, mal payée, mal commandée et rongée par une corruption endémique, a poussé le gouvernement à s’allier à des groupes armés existants, commettant déjà des violations des droits humains. Amnesty a enquêté sur les exactions du Collectif des mouvements pour le changement-Forces de défense du peuple (CMC-FDP) entre mars et avril 2026. Ce groupe armé, commandé par Dominique Kamanzi Ndaruhutse, opère dans la zone de Bukombo, dans le Rutshuru. Les témoignages recueillis par Amnesty racontent les meurtres, viols, tortures et pillages, commis par le CMC-FDP. Ironie du sort, ces Wazalendo prennent aussi pour cible les populations civiles. « Après des affrontements avec le M23, des combattants du CMC-FDP se sont vengés sur des personnes qui auraient des liens familiaux avec des membres du M23 », explique le rapport. Des civils piégés entre les exactions du M23 et celles de ce groupe Wazalendo.
Esclavage sexuel et exécutions sommaires
Une jeune femme a raconté à Amnesty son calvaire d’esclave sexuelle. Alors que son mari avait rejoint le M23, elle a été enlevée par des combattants du CMC-FDP à son domicile. « Ils m’ont donné le choix : soit je partais avec eux, soit ils me tuaient ». Une autre femme explique qu’elle a été forcée à devenir la « femme » d’un commandant. « Il a dit : “Si tu ne couches pas avec moi, je te tue.” ». Quatre autres femmes du camp ont également été forcées à être les « épouses » de combattants. Des exécutions sommaires sont également documentées dans l’enquête d’Amnesty. Une femme raconte comment son mari a été tué : « Ils l’ont découpé à la machette. Tout le monde a été tué à la machette. Je suis [ensuite] allée à la recherche des corps… quand nous avons retrouvé les corps, ils étaient déjà en décomposition. » Le groupe armé rackette également la population. Un « impôt » présenté pour « protéger les civils ». Un témoin indique que « des combattants du CMC-FDP l’avaient approché à trois reprises depuis que son fils avait rejoint le M23 en août 2025 et lui avaient demandé de l’argent pour ce motif. Il leur a donné 300 dollars ». Ces atteintes aux droits humains « pourraient constituer des crimes de guerre », selon Amnesty. Le CMC-FDP a nié en bloc toutes les allégations du rapport.
Quand Kinshasa « cautionne » les Wazalendo
Ce que note également Amnesty, c’est que Kinshasa « condamne souvent les violences du M23, comme il se doit, mais ignore la violence et les atteintes aux droits humains du même ordre commises par les Wazalendo ». Les autorités « cautionnent » et « s’exonèrent de leur obligation de protéger les civils et de traduire en justice les combattants wazalendo ». Les autorités congolaises ont d’ailleurs créé en 2023 la Réserve armée de la défense (Rade) qui doit intégrer des groupes armés locaux, dont le CMC-FDP, dans l’armée congolaise. Les FARDC aident ces groupes Wazalendo financièrement et leur fournissent des armes et des munitions. 4 millions de dollars sont décaissés chaque mois pour soutenir les Wazalendo, selon le ministre des Finances. L’été dernier, l’Union européenne a sanctionné le commandant du CMC-FDP, Dominique Kamanzi Ndaruhutse, pour avoir « commis des actes qui constituent de graves violations des droits humains et atteintes à ces droits ». Mais pour Amnesty, « Il est inacceptable que l’armée congolaise continue à soutenir les combattants du CMC-FDP en dépit des terribles atteintes aux droits humains qu’ils infligent aux civils », explique Tigere Chagutah, qui appelle Kinshasa « à mettre fin immédiatement à la collaboration avec le CMC-FDP et les autres groupes wazalendo commettant des exactions ».
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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