Le retour de l’Union africaine et du débat sur un dialogue intercongolais signent l’échecs des processus de paix de Washington et Doha, alors que le président Tshisekedi joue la montre pour consolider son pouvoir et sa légitimité.

Coucou, revoilà les médiations africaines ! Aux abonnés absents depuis l’échec des processus de paix de Nairobi et Luanda, l’Union africaine et l’Angola font de nouveau entendre leur voix dans la crise congolaise. João Lourenço a reçu Félix Tshisekedi par deux fois début janvier et le président congolais est allé rendre visite à Faure Gnassingbé avant la tenue du réunion de haut niveau à Lomé, nouvel épicentre de la médiation de l’Union africaine. Ce retour de l’Afrique dans le conflit qui secoue l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) signe d’abord les échecs des processus de paix de Washington entre la RDC et le Rwanda, et de celui de Doha entre le gouvernement congolais et les rebelles de l’AFC/M23. La situation militaire s’est largement dégradée sur le terrain avec la prise d’Uvira par la rébellion en décembre, même si le M23 s’est récemment retiré de la deuxième ville du Sud-Kivu. Le come-back de l’Angola et de l’Union africaine sonne aussi comme un retour à la case départ. Dos au mur et sans solution militaire, Félix Tshisekedi a donc décidé de relancer ses « frères africains » pour tenter de peser à nouveau sur les rebelles et leur soutien rwandais.
Washington n’a pas vraiment réussi à imposer la paix
Les rivalités régionales africaines avaient déjà torpillé les initiatives de négociations à Nairobi et Luanda en 2024. On se demande bien ce qui pourrait inverser la tendance aujourd’hui ? Les institutions africaines sont toujours partagées entre les pays jugés plutôt pro-Kigali et les autres, pro-Kinshasa. Le parrain américain des accords de Washington n’a pas vraiment réussi à imposer la paix. Tout juste a-t-il pu faire reculer les rebelles d’Uvira et empêcher une offensive vers Kalemie, porte d’entrée vers le Grand Katanga. Le dossier congolais est redescendu de la pile sur le bureau de Donald Trump, qui semble aujourd’hui focalisé sur le Venezuela et le Groenland, même si dernièrement la sous-secrétaire d’Etat américaine a de nouveau rappelé que « ceux qui menacent la paix, devront faire face à leur responsabilité ». Un avertissement à peine voilé au Rwanda, qui a, pour la première fois, reconnu une « coordination sécuritaire avec l’AFC/M23 ».
L’Union africaine, championne du surplace
Le retour de l’Union africaine s’avère laborieux. La réunion de Lomé, en janvier, a seulement acté la nécessité de clarifier l’empilement des processus de paix en cours et exhorter une énième fois les belligérants à respecter les accords de paix et les cessez-le-feu. Un bien maigre résultat qui donne l’impression que l’Union africaine fait du surplace et a bien peu de chances de faire bouger les lignes. Car le véritable problème de la crise à l’Est reste l’absence totale de mise en oeuvre de ces processus de paix, dont aucun n’est contraignant. La médiation africaine reste toujours divisée en pro-Kinshasa et pro-Kigali. Faure Gnassingbé était plutôt favorable à Félix Tshisekedi, alors que Olusegun Obasanjo est réputé proche de Paul Kagame. Au centre, il y a l’Éthiopienne Sahle-Work Zewde, qui tente de jouer les arbitres. Les facilitateurs de l’Union africaine, ont récemment rencontré Félix Tshisekedi et Paul Kagame. Mais ces initiatives diplomatiques semblent sérieusement tourner en rond, car en réalité, elles ne sont articulées que sur le copier-coller des processus diplomatiques précédents, qui ont tous échoué. Aucun des acteurs n’ayant, pour l’instant, accepté de jouer le jeu.
Un dialogue sous condition…
L’intérêt principal de ces initiatives africaines est de remettre sur la table l’idée d’un dialogue national, demandé depuis de longs mois par l’opposition congolaise et les religieux. Après les visites répétées de Félix Tshisekedi à Luanda, l’Angola a consulté à tout-va : opposition politique, société civile, rebelles, religieux… jusqu’au camp Kabila. Un format de dialogue est désormais sur la table. Reste à savoir ce qu’en fera Félix Tshisekedi, qui maîtrise encore les horloges, la formule choisie et les interlocuteurs accrédités. Une partie de la réponse est tombée ce week-end avec les déclarations du président congolais dans ses voeux au corps diplomatique. « Dialogue, oui, mais pas avec ceux qui ont commis des crimes envers nos populations, a déclaré Félix Tshisekedi. Si ce dialogue devait se tenir, il se déroulerait sur le sol national, et serait conduit et organisé par les institutions de la République. Il ne peut pas être invoqué pour relativiser une agression, ni pour diluer des responsabilités établies ». Exit donc la médiation des Églises catholique (CENCO) et protestante (ECC). On voit donc que toutes les conditions semblent encore loin d’être réunies pour un dialogue réellement inclusif.
… pour asseoir pouvoir et légitimité de Félix Tshisekedi
En refusant un dialogue avec l’AFC/M23, Félix Tshisekedi réduit le tour de table à l’opposition politique, excluant également le camp de l’ancien président Joseph Kabila, condamné à mort, et dont les principaux lieutenants sont aujourd’hui en détention. Le dialogue serait donc limité à une opposition politique « choisie », sans lien avec le conflit à l’Est. Les autorités congolaises estiment, en effet, qu’un dialogue politique ne réglerait en rien la crise sécuritaire à l’Est du pays. Kinshasa a identifié les responsables du conflit, le Rwanda et l’AFC/M23, et précise que deux processus de paix dédiés, Washington et Doha, sont en cours. Seulement voilà, l’accord de Washington attend toujours son application sur le terrain, et celui de Doha est en état de mort clinique. Le dialogue reste donc, pour Félix Tshisekedi, une formule de recomposition de sa majorité et de nouveau partage de postes, pour consolider son pouvoir et sa légitimité.
Tshisekedi ne peut pas se permettre la moindre concession aux rebelles
Avec le retour des palabres de l’Union africaine et le projet très hypothétique et flou d’un dialogue national, les acteurs du conflit ne paraissent pas pressés d’en finir avec le conflit congolais. Chacun semblant jouer la montre. L’AFC/M23 pour renforcer la mainmise sur les zones qu’elle administre. Le Rwanda pour poursuivre son contrôle sécuritaire et économique de l’Est congolais, et Kinshasa pour ne rien lâcher de sa souveraineté, ce qui constituerait un échec politique majeur pour Félix Tshisekedi. Fragilisé sur le plan intérieur, le président congolais ne peut pas se permettre la moindre concession aux rebelles à Doha, qui signerait une défaite diplomatique et politique difficile à justifier, deux ans avant la prochaine présidentielle de 2028. Le temps qui file n’est peut-être pas perdu pour Félix Tshisekedi, qui pourrait, en cas de conflit prolongé, justifier un glissement du calendrier électoral de quelques mois. Avec deux prétextes tout trouvés : des caisses de l’Etat vides, et la guerre qui priverait des millions de Congolais de vote. D’ailleurs, la Commission électorale (CENI) ne semble pas vraiment être dans les meilleures dispositions pour organiser les scrutins dans les temps. Sa feuille de route cumule déjà les retards, tout comme le recensement de la population.
Christophe Rigaud – Afrikarabia


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