La signature de l’accord entre Kinshasa et Kigali n’a pas ramené la paix à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Les affrontements se poursuivent et la mise en oeuvre des engagements pris par les belligérants se fait toujours attendre. Décryptage avec le chercheur Yvon Muya.

Il y a tout juste un an, le 27 juin 2025, les ministres des Affaires étrangères congolais et rwandais signaient un accord de paix historique à Washington. Un document qui sera paraphé, pour la forme, en décembre dernier par Félix Tshisekedi, Paul Kagame et Donald Trump. Depuis un an, la paix reste largement virtuelle et les combats n’ont jamais cessé sur le terrain. Les deux points les plus sensibles de l’accord sont restés lettre morte. La neutralisation des FDLR par Kinshasa, le retrait des troupes rwandaises du sol congolais et le rétablissement de l’autorité de l’État dans les zones sous contrôle des rebelles de l’AFC/M23, n’ont jamais été mis en oeuvre. Devant le Conseil de sécurité des Nations unies, le monsieur Afrique de Donald Trump, Massad Boulos, a dressé un bilan sévère de l’accord et a tapé du poing sur la table. « Les excuses ne sont plus acceptables, les retards non plus ». Et une nouvelle fois de menacer. « Les États-Unis s’assureront que ceux qui minent la paix dans l’Est de la RDC rendent des comptes ». Après avoir placé sous sanctions l’armée rwandaise en mars, Washington a récidivé le 25 juin contre un réseau rwandais de contrebande illicite d’or.
Afrikarabia : Comment expliquer cette impasse un an après la signature de l’accord de paix de Washington ?
Yvon Muya* : Je vois trois facteurs principaux. Le premier, c’est le déficit de volonté politique. Concernant la neutralisation des FDLR, Kinshasa s’est engagé à mener des opérations, mais dans les faits, ces opérations sont très fragmentaires, ou même absentes. On voit que quelques miliciens arrêtés ont été présentés comme étant des membres des FDLR, mais en réalité ces opérations sont prises dans des enjeux internes de sécurité et de gouvernance locale. Une partie des zones où se trouvent les FDLR sont sous occupation des rebelles. Ces opérations sont trop fragmentaires et limitées pour être de nature à satisfaire ces engagements. Du côté du Rwanda, Kigali s’est engagé à retirer ses troupes du Congo, mais on voit que depuis un an, sa présence directe ou indirecte par son soutien au M23 est toujours dénoncée par Kinshasa. Le second facteur qui explique cette impasse, c’est l’absence de mécanismes contraignants et de garanties de la part des médiateurs du conflit, aussi bien au niveau régional qu’au niveau des États-Unis. Dans l’accord, un Comité de surveillance a été mis en place. C’est le seul élément d’accompagnement, mais il est sans contrainte ou obligation.
Afrikarabia : Les États-Unis ont tout de même pris des sanctions répétées contre le Rwanda ?
Yvon Muya : Oui, les Américains ont essayé d’agir en prenant des sanctions ciblées contre certains responsables rwandais, et tout récemment contre des sociétés minières qui seraient en collusion avec le M23. Mais la perception générale est que ces sanctions sont insuffisantes pour modifier la trajectoire du conflit, et principalement pour modifier la stratégie militaire des acteurs. Pour être plus efficace, cet accord devrait, à mon avis, s’accompagner de mécanismes robustes de vérification et de contraintes de suivi. Enfin, le troisième facteur qui explique l’impasse de l’accord de Washington, c’est qu’il est incomplet. C’est un accord inter-étatique qui concerne uniquement la RDC et le Rwanda. La question de l’AFC/M23 est reléguée dans les négociations de Doha, et aujourd’hui de Montreux, qui se poursuivent encore aujourd’hui sans avoir produit d’effets. On est dans une complexité qui rend cet accord incomplet, et donc sa mise en oeuvre difficile à accomplir.
Afrikarabia : Les sanctions américaines contre le Rwanda semblent être le seul levier de pression des États-Unis. Est-ce que cela sera suffisant pour forcer le retrait des soldats rwandais et des rebelles de l’AFC/M23 ?
Yvon Muya : À mon avis, ces sanctions restent symboliques. Symboliquement, cela constitue une avancée puisque l’on a souvent présenté le Rwanda comme « l’enfant gâté » des États-Unis dans la région. C’est donc une évolution dans ce sens. Mais pour que les acteurs changent leur fusil d’épaule, il faut que le coût de la guerre et de la confrontation devienne supérieur au coût de la concession et du compromis. Or, on voit bien que les États-Unis multiplient les sanctions, mais que le Rwanda ne bouge pas d’un iota. Il va être difficile de dissuader les parties de poursuivre la guerre.
Afrikarabia : Si le volet sécuritaire de l’accord de Washington n’a pas ramené la paix à l’Est du Congo, son volet d’intégration économique régionale, destiné notamment à sécuriser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, est également au point mort.
Yvon Muya : Tout d’abord, il faut voir que pour les Américains, il sera difficile d’investir des milliards si la situation sécuritaire ne s’arrange pas. Mais on peut aussi remarquer que la partie économique de l’accord n’est pas contestée et témoigne de la volonté des deux États d’avancer. Que ce soit à Kigali ou à Kinshasa, on ne conteste pas le partenariat à venir entre les deux pays. Mais il est clair que le volet économique de l’accord dépend entièrement de la désescalade qui doit se mettre en place sur le terrain militaire. Cet accord économique est lui-même prisonnier de l’impasse sécuritaire dans laquelle se trouve l’Est du Congo.
Afrikarabia : Sur le terrain, on voit que Kinshasa cherche à reprendre la main militairement sur le conflit en multipliant les offensives, notamment sur Rubaya et Minembwe. Pourquoi ces deux cibles ?
Yvon Muya : Rubaya c’est le coeur économique de l’Est avec les mines de coltan. Pour Kinshasa, récupérer Rubaya c’est fragiliser et amoindrir l’influence du M23. Toutes les tentatives de l’armée congolaise ont, pour l’instant, échoué. Mais reconquérir Rubaya priverait le M23 de ressources vitales. Car, en dehors du soutien logistique du Rwanda, le M23 finance sa guerre avec les minerais de Rubaya. Minembwe est davantage stratégique d’un point de vue socio-politique. Minembwe abrite une importante population rwandophone qui accuse le gouvernement de les discriminer et de les attaquer avec le soutien des milices autochtones Maï-Maï. Pour le gouvernement congolais, reprendre le contrôle de cette zone est, peut-être, un moyen d’annihiler le récit victimaire des populations rwandophones qui vient alimenter les arguments de Kigali sur des populations tutsi menacées. On a du mal à comprendre l’acharnement de Kinshasa sur cette zone, d’autant qu’elle n’est pas riche en minerais. Mais symboliquement, c’est une zone disputée, contestée, du point de vue de l’appropriation territoriale, de l’appropriation juridique et politique par les populations rwandophones.
Afrikarabia : Une autre raison de l’impasse s’explique, peut-être par l’intérêt des deux belligérants à jouer la montre, avec des objectifs très différents : Félix Tshisekedi pour pouvoir reporter les élections de 2028 et se maintenir au pouvoir, et l’AFC/M23 pour continuer d’implanter son administration parallèle et d’attendre un possible affaiblissement de Donald Trump qui pourrait perdre les élections de mi-mandat ?
Yvon Muya : Un changement de majorité au Congrès américain pourrait effectivement avoir une incidence importante sur les différents dossiers sur la table à la Maison-Blanche. On voit bien que le Rwanda est mis à mal par la dynamique diplomatique actuelle. On a l’impression que les Américains se positionnent davantage du côté congolais que du côté rwandais. Ce qui est nouveau dans les relations entre les deux États. Pour Kinshasa, il y a également un calendrier de politique intérieure. Les élections arrivent en 2028 et il y a ce débat sur le changement constitutionnel dont le conflit à l’Est occupe une place centrale. La guerre est un argument avancé par le pouvoir pour changer la Constitution. Donc, mettre fin à ce conflit risquerait de priver les partisans du changement de ce récit.
Afrikarabia : Existe-t-il un risque que la situation sécuritaire se dégrade davantage ?
Yvon Muya : Tant que l’accord n’est pas mis en œuvre, cela crée une situation d’incertitude pour toutes les parties, avec l’unique solution de se remobiliser pour repartir au combat. Il ne faut pas exclure que ce conflit reprenne de plus belle si jamais on n’assiste pas à la mise en œuvre effective de cet accord. Avec une reprise des hostilités au niveau des groupes non étatiques, et donc une escalade inter-étatique qui n’est pas à exclure si tous ces calendriers qu’on a mentionnés venaient à arriver à échéance.
Propos recueillis par Christophe Rigaud – Afrikarabia



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