La guerre s’étend de nouveau au Sud-Kivu, dans les hauts et moyens plateaux de Fizi, Mwenga et Uvira. La coalition AFC/M23-Twirwaneho a pris le contrôle de Minembwe-Centre et de Point Zéro, ouvrant la voie vers les localités de Mulima, Mukera, Fizi-centre, Baraka et probablement l’axe Force/Bendera-Kalemie. Décryptage avec le chercheur Josaphat Musamba.

Afrikarabia : Pour quelles raisons le conflit se concentre désormais sur ces zones du Sud-Kivu ?
Josaphat Musamba* : Il faut tout d’abord rappeler que si les affrontements au Sud-Kivu sont davantages médiatisés, les combats n’ont jamais cessé le long de ligne de front au Nord-Kivu. Chaque semaine, on se bat entre FARDC, Wazalendo, FDLR et AFC/M23 dans les territoires sous contrôle rebelle. Concernant le Sud-Kivu et les hauts plateaux, cette zone représente un point stratégique pour l’AFC/M23. Lorsque la rébellion s’est emparée d’Uvira en décembre 2025, elle a fortement dégarni ses positions à Minembwe et Bijombo. Le MRDP-Twirwaneho, qui s’est allié au M23, a consolidé ses positions autour de « l’anneau de Minembwe », une succession de villages dans les territoires d’Uvira, Fizi et Mwenga. Le contrôle de cet anneau a permis d’endiguer les incursions des Wazalendo, de l’armée burundaise et de chasser l’armée congolaise à Mikenge et Minembwe-Centre, où les FARDC avait installé la 12e Brigade d’intervention rapide. Les Twirwaneho ont alors maintenu le contrôle de Madegu et Kiziba. Le retrait de l’AFC/M23 d’Uvira-Ville vers Kabunambo et Kamanyola, a permis à la rébellion de se reployer vers les moyens plateaux et de venir en aide aux Twirwaneho pour casser le blocus qu’opéraient les FARDC et la FNDB [l’armée burundaise, ndlr] sur les Banyamulenge. Dans ces combats, ce sont les drones rwandais qui ont fait la différence, en faisant beaucoup de dégâts du côté des FARDC. Des renforts burundais, alliés à Kinshasa, devaient venir mais ils ont été pillonés à Mulima.
Afrikarabia : La coalition AFC/M23-Twirwaneho s’est également emparée de Point Zéro, non loin de Minembwe-Centre. C’est également un verrou stratégique important dans la région ?
Josaphat Musamba : Oui, militairement c’est un point nodal à partir duquel les Twirwaneho et le M23 peuvent contrôler l’accès à la zone de Minembwe en dominant la forêt des chaînes de Mitumba. Pour l’AFC/M23, Point Zéro peut également ouvrir une voie de progression vers Kalemie et la province du Tanganyika. Cela permettrait également à la rébellion d’asphyxier la ville d’Uvira en contrôlant les moyens et les hauts plateaux. C’est la raison pour laquelle, ni Kinshasa ni le Burundi ne veulent perdre cette bataille et cherchent à récupérer ce point stratégique.
Afrikarabia : Les Twirwaneho et le M23 n’ont pas toujours été alliés. Qu’est-ce qui les unis aujourd’hui ?
Josaphat Musamba : Pour le comprendre, il faut revenir sur les liens discrets entre Mahoro Peace Association, une plateforme humanitaire de la diaspora Banyamulenge qui défend les Tutsi congolais, et certains leaders de cette communauté qui sont revenus défendre les leurs au Congo. Comme je l’ai documenté dans mes recherches, les conflits qui opposent les Banyamulenge et les communautés Bembe, Bafuliru, Bavira et Banyindu sont antérieurs à l’arrivée du président Félix Tshisekedi. Le conflit tourne autour de l’accès à la terre, du peuplement des rivalités autour de pouvoirs locaux et de « l’autonomie d’un territoire banyamulenge »… Le M23 est arrivé avec sa revendication de protection de la communauté tutsi congolaise. D’abord pour les Tutsi du Nord-Kivu, puis ensuite pour les Banyamulenge du Sud-Kivu qui étaient sous blocus depuis 2019. Il y avait deux tendances au sein des Banyamulenge : ceux qui ne voulaient pas de ce ralliement avec le M23, comme les Gumino, et d’autres qui ont vu, dans le M23 et l’appui de Kigali, leur salut. Cette alliance intéressait aussi Kigali, qui, au-delà de la lutte contre les FDLR, voyait la question de la protection des Tutsi. Cette association entre Twirwaneho et M23 s’est concrétisée, après la prise de Bukavu, par la nomination de certains de leurs membres, comme Freddy Kaniki, dans le gouvernement rebelle. Le MRDP-Twirwaneho possède des quotas de représentativité au sein de l’organigramme AFC/M23. C’est le cas du vice-gouverneur de Bukavu, Gad Mukiza Nzabinesha, qui était le bourgmestre de la commune rurale de Minembwe. Après les prises de Goma et Bukavu, le blocus et les attaques contre les Banyamulenge de Minembwe ont décidé l’AFC/M23 d’intervenir. Pour les Banyamulenge, le M23 est devenu un refuge.
Afrikarabia : Dans cette coalition Twirwaneho-M23, on trouve également le RED-Tabara, accusé d’être lui aussi soutenu par le Rwanda, pour renverser le pouvoir en place au Burundi. L’alliance avec les RED-Tabara semble d’autant plus naturelle que le Burundi s’avère être le principal allié militaire de Kinshasa.
Josaphat Musamba : Depuis deux ans, Kigali n’appuyait plus le RED-Tabara. Ce ralliement avec les Twirwaneho et l’AFC/M23 s’explique essentiellement par la nécessité de survie du groupe. Il faut savoir que le RED-Tabara a d’abord cherché à se rapprocher de Kinshasa avant que Félix Tshisekedi ne se tourne vers le Burundi pour le soutenir militairement. Mais cette alliance avec les Twirwaneho n’a pas été simple puisque les Banyamulenge ont longtemps accusé les RED-Tabara d’avoir pillé et tué leurs bétails. En se ralliant, le RED-Tabara joue surtout la survie de son groupe.
Afrikarabia : Dans ce Sud-Kivu, un acteur semble important militairement pour Kinshasa, c’est le Burundi. Quel est le rôle de cette armée burundaise ?
Josaphat Musamba : L’armée burundaise a tout d’abord été invitée par Kinshasa pour venir endiguer les RED-Tabara et les FNL, deux rébellions burundaises présentes au Congo. En 2019 et 2020, l’armée burundaise effectuait des incursions fréquentes dans la plaine de la Ruzizi sans l’autorisation de Kinshasa, et cela posait des problèmes. En 2022, Kinshasa a jugé bon de les associer officiellement à la lutte contre ces groupes armés. Entre-temps, cela a coïncidé avec l’expansion du M23, et Kinshasa en a profité pour demander au Burundi de rester pour endiguer la progression du M23. Évariste Ndayishimiye voyait également dans le soutien de Kigali au M23 une menace pour son propre régime. C’est donc une aussi une question de survie pour le régime du CNDD-FDD de Ndayishimiye. Malheureusement, ni l’armée congolaise, ni l’armée burundaise n’ont su rivaliser avec les avancées technologiques du Rwanda, notamment dans la maîtrise de l’espace aérien. Ils en ont pris conscience après la prise d’Uvira, mais trop tardivement.
Afrikarabia : Cet allié militaire burundais est primordial pour Kinshasa ?
Josaphat Musamba : Oui, le Burundi est très important. La présence de l’armée burundaise a vraiment permis de bloquer l’avancée de l’AFC/M23 et du Rwanda à Uvira et empêché de poursuivre vers Kalemie. La pression américaine et qatarie a également joué un rôle important. Ensuite, le Burundi a servi de base logistique à l’armée congolaise pour projeter ses troupes sur le terrain. Ce qui place le Burundi dans une position de co-belligérance délicate et peut faire craindre un affrontement direct entre burundais et rwandais sur le sol congolais.
Afrikarabia : Aujourd’hui, est-ce que l’on connait les objectifs militaires de l’AFC/M23 ? On parle de Kalemie au Sud ou de Kisangani au Nord ?
Josaphat Musamba : Je ne les connais pas. Mais j’ai entendu Freddy Kaniki, le président du MRDP-Twirwaneho, qui était à Minembwe, déclarer que le blocus était bientôt terminé, qu’il voulait ouvrir le front de Rugezi et Fizi pour aller à Kalemie. Ils déclarent donc vouloir progresser vers le Sud. Pour le reste, je crois qu’il y a deux tendances qui s’opposent au sein du M23. Celle des Hutu et Tutsi du Nord-Kivu qui sont venus pour conquérir des territoires, et pour qui la lutte est terminée car ils administrent leurs régions. Une autre ligne estime que pour aller plus loin, il faudrait que Corneille Nangaa et Joseph Kabila mobilisent les leurs pour faire une autre campagne militaire.
Afrikarabia : Dans les zones sous contrôle rebelle, certains parlent déjà d’une balkanisation de ces territoires ?
Josaphat Musamba : Dans les administrations contrôlées par l’AFC/M23, le processus décisionnel est déjà coupé avec Kinshasa. Nous sommes donc dans une phase de balkanisation délégitimée. C’est le cas au niveau sécuritaire, au niveau des finances ou des ressources naturelles. Pour l’instant, il n’y a que sur la crise sanitaire, suite à la propagation du virus Ebola, qu’ils sont obligés d’ouvrir leur coopération, notamment avec l’OMS. Mais la question que l’on peut se poser concernant les zones que les Banyamulenge administrent, c’est de savoir si ces chefs de villages, et d’autres entités rattachés à la division provinciale de l’Intérieur, Décentralisation et Affaires coutumières, envoient désormais leurs rapports au M23 ? On peut se poser la question. Reste à savoir aussi s’ils mesurent l’ampleur de ce type de décision.
Afrikarabia : Cette zone du Sud-Kivu est stratégique mais aussi symbolique autour du narratif développé aussi bien par l’AFC/M23 que par Kigali sur la protection des Tutsi ?
Josaphat Musamba : On ne peut pas analyser cette guerre sans cette grille de lecture qui permet de comprendre les liens entre ces communautés tutsi du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et le M23, ainsi que les liens entre le M23 et la rhétorique du Rwanda.
Propos recueillis par Christophe Rigaud
*Josaphat Musamba est doctorant à l’Université de Gand et chercheur au GEC-SH/CERUKi ISP de Bukavu.


envoi en cours...



















